Les victimes du bombardement du 10 novembre 1916 à Amiens

« Ma chère Marie-Thérèse,

Je réponds de suite à ta carte que j’ai reçue ce matin. Je m’empresse de te mettre au courant des événements qui se produisent à Amiens. Depuis ton départ, nous sommes bombardés. Dans la nuit de jeudi à vendredi, dans plusieurs quartiers à l’intérieur de la ville, six morts et une vingtaine de blessés. Dans la soirée de vendredi à samedi, de 8 heures à minuit, bombardement enragé dans tous les quartiers. Les journaux annoncent 9 morts et 24 blessés, mais mensonge grossier ou adroit, cette nuit-là, il y a eu plus de 20 morts et 50 blessés. Des bombes ont éclaté près de chez moi, rue Laurendeau, rue Millevoye, rue Jules Lardière, à côté de ma maison dont les carreaux ont volé en éclats, rue de la République, rue Jules Barni, rue de Beauvais, rue de Condé, le magasin de ferrailles situé à côté de celui au vin de Berly n’existe plus, quartier Saint-Acheul, du reste dans tous les quartiers. Le lieutenant qui couchait chez toi est mort électrocuté à la gare. Au 29 chaussée Périgord, c’était une consternation. Aussitôt rentrée à Amiens, file sur Mers, il n’y a plus de sécurité pour toi ici. » 12 novembre 1916, extrait de la lettre de Léon Hippolyte à Marie-Thérèse.

 

Amiens 22
Amiens, rue de Beauvais (carte postale, collection de Georges Hippolyte)

Quatorze victimes des aviateurs ennemis ont été listées par le journal Le Progrès de la Somme, 18, rue Alphonse Paillat, Amiens :

1- Madame veuve Lefebvre-Capel, 70 ans, sans profession, domiciliée rue de la République, 32 ;

2- Monsieur Victor Gomez, 15 ans, marchand de primeurs, rue Saint-Honoré, 22, sujet espagnol ;

3- Mademoiselle Simonne Barrois, 15 ans, couturière, rue de l’Abbé de l’Épée, 47 ;

4- Madame veuve Délouard-Moy, 26 ans, ménagère, rue Fernel, 45 ;

5- Madame veuve Bastien-Tempez, 25 ans, ouvrière d’usine, rue du Calvaire, à Renancourt ;

6- Monsieur Jules Polart, 49 ans, employé au chemin de fer ;

7- Monsieur Julien Desforche, 16 ans, garçon pâtissier ;

8- Monsieur Charles Verhulst, 23 ans, belge, mobilisé à l’atelier spécial de nos alliés ;

9- Le soldat Louis Ménagiet, 20 ans ;

10- Le soldat Jules Desfossez, 37 ans, infirmier ;

11- Le soldat Louis Poulet, infirmier ;

12- Le soldat Joseph Grangier, de la classe 1889 ;

13- Le lieutenant Viallat, du parc automobiles 256 ;

14- Le soldat Georges Rosch, 28 ans.

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Le général Aubert Frère

Deux voisins, deux camarades, deux parcours au service de la France…

Aubert Frère est né le 21 août 1881 à Grévillers ; Georges Hippolyte est né le 18 février 1880 à Bapaume, à 4 km de Grévillers. Une de ses sœurs est décédée et inhumée à Grévillers en décembre 1877. Tous deux vont à l’école communale, puis poursuivent leur scolarité au collège catholique Saint-Jean-Baptiste de Bapaume et ensuite au collège Saint-Bertin de Saint-Omer qui les prépare au baccalauréat. Aubert Frère se présente au concours d’entrée à l’école militaire de Saint-Cyr ; Georges Hippolyte entre à l’École Centrale des Arts et Manufactures. Aubert Frère sort de Saint-Cyr en 1902 ; la même année, Georges Hippolyte quitte l’École Centrale. Tous deux ont le grade de sous-lieutenant. Ils garderont des contacts avec le collège Saint-Bertin par l’intermédiaire de l’association des anciens élèves. Aubert Frère est un camarade sur qui on peut compter, il est apprécié de tous.

Carte postale Saint-Bertin Saint-Omer
Collège Saint-Bertin de Saint-Omer
(carte postale, collection de Georges Hippolyte)

Maréchal Pétain autographe
Au dos de la carte postale, l’autographe du maréchal Pétain
Maréchal Pétain Saint-Bertin
Poème dédié au maréchal Pétain
(document conservé par Georges Hippolyte)

Aubert Frère, enthousiasmé par l’Afrique, entre au 2e régiment de tirailleurs algériens, il reste en Afrique jusqu’en 1912 ; Georges Hippolyte est affecté au 21e régiment d’artillerie, il ne quittera pas la France. Ici s’arrêtent les comparaisons entre les deux serviteurs de l’armée.

Le 10 septembre 1903, le colonel Lyautey arrive à Aïn Sefra en Algérie pour prendre le commandement du territoire. Très vite, il remarque le jeune lieutenant Frère à la conduite exemplaire, son esprit d’initiative, son sang-froid, sa vivacité… Il le met à la tête du commandement du groupe d’El Ardja au Maroc. Le lieutenant Frère eut à mener une action de guerre au cours de l’année 1908 contre la harka avec à sa tête Moulay Lhassen, de graves événements étant survenus entre la France et le Maroc qui se sont traduits par la prise sanglante de Bou-Denib. Dans cette action, par son efficacité, son courage et son entrain, son adaptation au pays, il a suscité l’admiration de ses chefs et le général Lyautey le proposa pour l’obtention de la Légion d’honneur malgré son jeune âge : « Huit ans de services, six campagnes. Services exceptionnels. A pris part à toutes les opérations depuis mars 1908 sur le front algéro-marocain, s’est constamment fait remarquer par son sang-froid et sa bravoure, en particulier aux combats des 13 et 14 mai à Bou-Denib. »

À partir de là, le lieutenant Frère compte beaucoup pour le général Lyautey : il le reçoit à sa table et l’invite dans son cercle d’amis officiers, il lui confiera des missions périlleuses où il dut endosser de lourdes responsabilités. Les dix années d’expérience du lieutenant Frère en Afrique le fit devenir un grand chef.

De retour en France en 1912, il sert son pays au 8e bataillon de chasseurs à Amiens. Il est détaché comme instructeur au peloton des élèves officiers de réserve des 1er et 2e corps d’armée. Mais il s’ennuie, un ennui qui le ronge, il se sent inutile. Il est nommé capitaine. Il ne reste pas dans cette fonction, il rejoint le 5e bataillon de chasseurs à Remiremont. Là, il se heurte avec son chef. Le général Lyautey le tire de l’impasse. Il entre au 1er régiment d’infanterie à Cambrai. Nous sommes en 1913.

Aubert Frère se marie en mai 1914, son épouse, Pauline Legrand, est originaire d’Arras. Ils n’auront pas d’enfant, Madame Frère a été victime d’un grave accident qui l’empêchera d’enfanter, en se sauvant d’Arras la nuit pour échapper aux Allemands.

Le 22 août 1914, le capitaine Frère est blessé au cou par une balle ennemie dans la province de Namur.

Début 1915, il est nommé au commandement d’un bataillon. Le 14 janvier 1915, il reçoit sa deuxième citation pour une belle action à Beauséjour dans le département de la Marne : « Chargé d’attaquer des positions ennemies au nord de Beauséjour, a communiqué à tous son ardeur et son entrain. Par son sang-froid et ses dispositions judicieuses, a pu, avec un minimum de pertes, occuper les lisières du bois au nord de Beauséjour et s’y maintenir. » Deux mois plus tard, sa ténacité et sa bravoure lui valent une troisième citation.

Lors de la prise de Maurepas dans la Somme en août 1916, le commandant en chef lui épingle la croix d’officier de la Légion d’honneur décernée quelques semaines plus tôt avec cette citation : « Officier supérieur d’une vaillance exceptionnelle. Au cours de récentes opérations, a brillamment entraîné son bataillon à l’assaut d’un réduit fortifié, puis a manœuvré d’une façon remarquable pour faire tomber les îlots où résistaient des groupes ennemis. Déjà cité quatre fois à l’ordre. »

En mars 1917, le commandant Frère est nommé au commandement du 6e bataillon de chasseurs à pied. Il est blessé à la cuisse par une balle de mitrailleuse lors de la bataille de la Malmaison dans l’Aisne en octobre 1917.

Il reçoit sa troisième blessure glorieuse dans le secteur de Beauvais en avril 1918 pendant le bombardement aérien de son campement, une blessure extrêmement grave à la tête qui le laissa longtemps sans connaissance. Sa volonté de vivre a été la plus forte. Il fut nommé Commandeur de la Légion d’honneur avec cette citation : « Officier supérieur d’élite, s’imposant à l’admiration de tous par sa vaillance et ses mérites exceptionnels. Chef de corps de haute valeur, a su inspirer à ses chasseurs l’ardeur et la foi patriotique qui l’animent. Se prodiguant sans compter depuis le début de la campagne, n’a cessé de se distinguer en toutes circonstances par son sang-froid, son initiative et son mépris du danger. A été grièvement blessé à son P. C. par un bombardement aérien. Deux blessures antérieures, sept citations. Officier de la Légion d’honneur pour faits de guerre. » Il est promu lieutenant-colonel.

Sept mois plus tard, il reprend son service, affecté à la IVe armée, celle du général Gouraud qui s’appropria la collaboration de cette noble intelligence. Et en mars 1919, s’estimant suffisamment remis de sa blessure, le lieutenant-colonel Frère, officier rompu à la conduite des hommes, ayant déjà à son actif une solide expérience de la guerre, il n’a que 37 ans, redemande un commandement sur le terrain. Le voici à la tête du 1er régiment d’infanterie, il demeurera cinq ans à Cambrai. Leur famille ayant été très éprouvée par la guerre, Monsieur et Madame Frère prirent en charge l’éducation de six neveux.

Général Frère article presse
Article de presse découpé par Georges Hippolyte, noté au dos « 1935 »

Le voici à nouveau sur le pied de guerre en septembre 1939 où il prend le commandement du 8e corps d’armée à Strasbourg. Il est nommé gouverneur militaire de Strasbourg en avril 1939 et prend le commandement de la 11e division. En août 1940, il est nommé gouverneur militaire de Lyon et commandant de la 14e division militaire. Puis il part à Royat à la tête du 2e groupe de divisions. Parallèlement, il poursuit la lutte en encourageant la résistance.

Sur le terrain, ses hommes appréciaient son calme, sa fermeté empreinte de douceur, son esprit de décision, sa foi en l’avenir, sa bonté, sa volonté de leur faciliter la vie. Tous ont aimé servir sous ses ordres, il leur laissait prendre des initiatives, tous le regrettaient lorsqu’il était obligé de partir. C’était un véritable déchirement pour chacun.

Le 1er septembre 1942, le général Frère est atteint par la limite d’âge pour le commandement, il est élevé à la dignité de Grand-croix de la Légion d’honneur. Il est le fondateur de l’Organisation de Résistance de l’Armée en décembre 1942, une organisation militaire clandestine formée d’officiers et de soldats pour résister à l’ennemi. Le général Giraud le nomme commandant en chef de la résistance en France.

Sa sécurité est menacée, il est en danger. La gestapo surveille ses allées et venues, ses amis le supplient de quitter son domicile de Royat, mais il refuse d’abandonner son poste, son devoir est de remplir sa mission et d’accompagner ceux qui la remplissent avec lui. Le général et Madame Frère sont arrêtés par la gestapo le 13 juin 1943. Le 4 mai 1944, le général Frère est débarqué au camp de Struthof. Les conditions de vie y sont tellement difficiles, éreintantes, qu’il meurt le 13 juin 1944. En juillet 1944, Madame Frère est emmenée au camp de Ravensbrück après être restée incarcérée au camp de Romainville. Elle en reviendra.

La vie si riche d’Aubert Frère ne peut se résumer à ces quelques lignes, mais il nous suffit de savoir qu’il était un meneur d’hommes exceptionnel, qu’il a servi la France sans faille durant les deux guerres mondiales, et qu’il est mort en héros. À nous de ne jamais l’oublier. La commune de Grévillers peut être fière d’avoir eu sur son sol un tel enfant.

L’affaire Desjardins-Desprès, mythe ou réalité…

La Friture

La région de Lourches subit l’occupation allemande dès le début de la guerre. Toute communication est devenue impossible avec le reste de la France. L’occupant impose sa loi, fait régner la terreur, tue au moindre mouvement de résistance, exerce des représailles terribles pour l’exemple. Chaque jour, la presse relate de nombreuses exactions commises. Le mercredi 16 septembre 1914, le quotidien Le Matin rapporte un fait qui illustre cette violence :

« La fin d’un monstre La mort d’un héros

La scène s’est passée à Lourches, un village minier des plaines du Nord, voisin des mines de Douchy. Les Prussiens occupaient le village. Dans un coron, des soudards allemands, ivres de genièvre, menaient grand tapage. Un lieutenant insultait la maîtresse du logis. Dans un coin sombre, gisait un sergent français blessé, le bassin fracturé par un éclat d’obus. Excédé par les propos orduriers que tenait l’officier, révolté par les insultes de cette brute dressée contre une femme sans défense, le sergent saisit son révolver, visa et abattit roide l’odieux reître.

À coups de crosse, à coups de pieds, le malheureux sergent fut traîné hors du coron et conduit dans un groupe composé de quinze mineurs qui, accusés par les Prussiens d’avoir tiré sur eux, allaient être fusillés. Deux par deux, les mineurs étaient conduits devant le peloton d’exécution commandé par un capitaine et aussitôt exécutés. Le sergent, tremblant de fièvre, vit passer un enfant, le jeune Émile Desprès, âgé de quatorze ans. Il le supplia de lui apporter un verre d’eau pour calmer sa soif. Le gamin s’empressa et rapporta l’eau. Mais le capitaine allemand l’aperçut et, cramoisi de fureur, se précipita sur l’infortuné garçon, l’assomma à coups de plat de sabre, le piétina à coups de botte. “Tu seras aussi fusillé ! hurla-t-il”. Et l’enfant fut jeté d’un poing impitoyable sur le sergent agonisant.

Le tour du gamin arriva. On lui banda les yeux et on le fit agenouiller devant les fusils. Mais le capitaine bourreau, un sourire cruel crispant sa face, n’ordonna pas le feu. Il dénoua le bandeau du petit, lui appliqua une taloche sur la joue et lui dit : “Tu peux avoir la vie sauve à une condition. Prends ce fusil. Couche en joue le sergent et tue-le ! Il te demandait à boire, tu vas lui envoyer du plomb”. Crânement, le gamin prend le fusil sans trembler, épaule l’arme, la dirige sur la poitrine du sergent. Mais, soudain, il fait volte-face sans abaisser son arme. Le coup part et, foudroyé, le capitaine barbare s’effondre, tué à bout portant.

L’héroïque enfant fut aussitôt lardé à coups de baïonnette et criblé de balles. L’histoire retiendra son nom : il s’appelait Émile Desprès. »

Le 25 août 1914 au lieudit Le Caufour à Douchy-les-Mines, dix prisonniers ont été fusillés. Une stèle porte leur nom : Lucien Bouchard (73 ans), Victor Dujardin (18 ans), Léon Havez (36 ans), Florimond Lancelin (42 ans), Henri Pierre Joseph Marlière (68 ans), Henri Mascaux (66 ans), Paul Meresse (17 ans), François Moreau (61 ans), Henri Naglin (36 ans), Anselme Tison (17 ans).

L’acte de bravoure du gamin fut mis en poème par Charles de Bussy, auteur dramatique, humoriste et dessinateur satyrique, sous le titre Le gosse sublime.

Un autre poète, Jules Mousseron, mineur de fond à la Compagnie des mines d’Anzin, écrira aussi un long poème intitulé Hommage au Tiot La Friture.

Le théâtre et le cinéma utiliseront ce fait divers dramatique et feront du jeune mineur Lourchois un héros de la Grande Guerre. Mais pas pour longtemps, puisqu’une enquête menée après la guerre par la sous-préfecture de Valenciennes à conclu qu’il s’agissait d’une invention. Une invention ? Ce n’est certainement pas l’avis de Parfait, un témoin de l’époque.

Le 27 mars 1915, Parfait donne à Georges Hippolyte sa version des faits. La voici :

« Pour l’affaire Desjardins, voilà ce que je sais : en passant à Neuville le 26 août ou le 27, les Boches attrapent un nommé Boite qui les narguait. Mon Desjardins (dit La Friture, il est connu sous ce nom-là !) suit les Boches et à deux reprises, en deux endroits différents, de l’église au cimetière, ils s’avancent avec une chope de bière pour Boite. Il est repoussé et la troisième fois, il est pincé. Ils sont conduits sur la grand’route et là, près de chez le beau-frère Louis Faucheux, je crois, il est ordonné à La Friture de tirer sur Boite s’il veut avoir la vie sauve. La Friture prit alors le fusil des mains de l’officier boche, il fit mine d’épauler Boite, et faisant demi-tour, tua l’officier. Aussitôt, il a été fusillé. Par contre, je ne sais si Boite y a été. Je suppose que les dix civils fusillés à Douchy l’ont été à la suite de cette affaire, la ferme Louis Lombard se situant sur Douchy. Vous savez que monsieur Mascaux a été compris dans ces dix civils. En septembre, au dépôt du 148, j’ai lu un article du Matin qui parlait d’un Émile Desprès qui avait fait un acte semblable. Je suis sûr qu’il s’agit de l’affaire dont je vous parle. Le nom a dû être changé à dessein pour éviter des représailles de la part des Boches sur sa famille. »

Dans cette même lettre, Parfait évoque Monsieur Bouchard, brasseur de Saint-Amand. Il s’agit probablement de celui qui a été fusillé.

Entrons dans la famille de Fernand Hippolyte (1884-1916)

Nous n’aurions pas dû porter le patronyme Hippolyte ; peut-être n’aurions-nous pas vécu non plus si… et si…

Le 11 mai 1806, à 1 heure du matin, Michel Bazin, portier de l’hospice civil de Saint-Pierre-lès-Calais (commune rattachée en 1885 à celle de Calais, appelée Quartier Saint-Pierre) ramasse un bébé, couché devant la porte de l’hospice. Il confie le petit, âgé de deux jours, semble-t-il, aux bons soins des Dames de l’hospice et se rend à la Maison commune le jour même à 10 heures pour en faire la déclaration en présence de Charles Louis Carbonnier, boulanger et de Jean Baptiste Lécuyer, tailleur d’habits.

acte naissance jean hippolyte
Acte de naissance : Jean Hypolite, inconnu

C’est un garçon. Les nuits sont fraîches au mois de mai dans le Nord, il est bien protégé contre le froid : il est emmailloté de trois couches, un lange de molleton blanc, une brassière de toile peinte de différentes couleurs, une chemise brassière garnie de mousseline, il porte un serre-tête blanc piqué, un autre de toile peinte fond blanc. La maman l’a donc habillé chaudement, puis déposé devant la porte de l’hospice, à la nuit tombée pour que personne ne la voie, espérant que quelqu’un le prendrait en charge dès le lever du jour. Est-il un enfant de la misère ? Un enfant de l’égarement de l’amour ? Mystère, motus et bouche cousue. Décision irrévocable, quoique… Il porte en signe de reconnaissance « un quait de ruban fond violet dentelé des deux bouts, coupé au milieu d’un bout, placé sur l’estomac ». La maman a gardé précieusement l’autre morceau. Elle reviendra chercher son enfant quand les jours lui seront plus favorables. Elle pourra alors prouver qu’il est bien son fils en exhibant le morceau de ruban qu’elle possède.

Qui est ce monsieur Hypolite qui donne immédiatement son nom à l’enfant ? On ne connaît pas les raisons qui l’ont poussé à lui offrir son foyer et son nom. À cette époque, prendre un enfant abandonné était facile. La famille faisait sa demande auprès du bureau du recteur de l’hôpital qui procédait à une enquête et rendait sa décision, prononcée par acte notarial ou par simple mention sur le registre des délibérations de l’hôpital. Jean est un enfant de la chance : non seulement il a survécu à son abandon, mais il a porté dignement le nom que lui a offert son bienfaiteur. Il est devenu postillon épicier, a épousé Marie Josèphe Douchin, originaire de Bernieulles. Le père de Marie est aussi postillon.

Nous avons trouvé dans la maison de Georges, enveloppé dans un papier journal, un extrait de l’acte de naissance de Jean sur un luxueux papier A3, joliment calligraphié recto-verso, que le temps a malheureusement rongé. Il a suivi les générations en passant par celle de Léon son fils, Georges son petit-fils, Louis son arrière-petit-fils, Michel son arrière-arrière-petit-fils. Le morceau de ruban n’a pas été retrouvé ou nous n’avons pas su le reconnaître.

extrait titre acte naissance jean

Au moins cinq enfants sont nés de l’union de Jean et Marie, tous nés à Nampont-Saint-Martin : Gustave, pâtissier-confiseur à Boulogne-sur-Mer ; Charles, brigadier aux recettes de la Banque de France à Amiens ; Maria, restée célibataire et rentière ; Joseph, tapissier à Amiens, et Léon qui porte la descendance a exercé le métier de marchand de confections. Léon est le père de notre Fernand, mort pour la France.

léon
Léon Hippolyte

Léon Hippolyte (1847-1926) épouse Marie Alexandrine Planger avec qui il aura six enfants : Marthe Marie qui n’a vécu que trois mois ; Georges ; Fernand Jean, un mois d’existence ; Fernand Alexandre, mort en 1916 ; Marthe Maria et Antoinette. Toutes deux ont épousé le même homme, Auguste Charpentier. Antoinette l’a épousé après le décès de Marthe à 38 ans.

famille léon
Photo prise en 1890, Fernand à gauche, Georges à droite, Marthe au milieu et Antoinette dans les bras
1899 itancourt fernand et georges
Deux frères soudés

Georges écrira à Marie-Thérèse après le décès de Fernand : « J’ai un très gros chagrin, aussi intense qu’un deuxième, un chagrin d’enfant lorsque Grand-père Planger est mort en 1890, il y a 26 ans. Il me sera d’autant plus douloureux à supporter. J’avais marié Fernand. Je m’étais attaché à lui parce que tout jeune puis adulte il m’avait été sympathique et parce que c’était un peu mon fils, en raison de l’ascendant que j’avais pris sur lui et des services que je lui avais rendus dans des passages difficiles. Je n’ose penser à la douleur de Germaine lorsqu’elle affrontera la vérité. »

bapaume au franc picard
Léon tient boutique à Bapaume, Au Franc Picard, 11 rue d’Arras (photographie albums de Georges Hippolyte)
bapaume foire printemps
Rue d’Arras le jour de la Foire de printemps (carte postale, collection de Georges Hippolyte)

Léon et Marie sont de bons gestionnaires. Ils choisissent d’investir dans la pierre. Ils posséderont des locaux à Bapaume et à Amiens qu’ils loueront. Hélas ! La Première Guerre mondiale les ruinera. Léon se débattra dans d’interminables démarches administratives, fera réparer certains immeubles, puis les vendra en dommages de guerre. Il est affilié à la Ligue des propriétaires, commerçants et patentés d’Amiens. La ligue édite une revue dont le N° 1, en décembre 1919, commence ainsi : « Vous avez été très éprouvés. La terrible épreuve que nous venons de traverser a fait de beaucoup parmi vous des nouveaux pauvres. Beaucoup de vous ont cru aux discours superflus et cependant votre situation s’aggrave chaque jour. Nous vous demandons de venir à nous pour secouer la torpeur des pouvoirs publics, il faut inviter nos parlementaires à s’occuper activement de nos droits et de nos revendications. Monsieur Clémenceau a proclamé du haut de la Tribune de la Chambre : “C’est avec l’or allemand que seront payés les dommages causés par les Allemands”. Il ne faut pas que l’Allemagne vaincue avec ses villes intactes et florissantes prospère en toute quiétude tandis que tant de malheureux propriétaires et commerçants des régions dévastées s’agiteront en vain au milieu de ruines qu’ils ne pourront réparer. »

bapaume rue arras avant guerre
Bapaume, rue d’Arras avant la guerre (carte postale, collection de Georges Hippolyte)
rue d'arras après la guerre
Rue d’Arras après la guerre (carte postale, collection de Georges Hippolyte)

Fernand prend la succession de son père dans l’entreprise de Bapaume peu de temps avant de partir au front. Il épouse Germaine Bardoux, originaire de Beauvois-en-Cambrésis, fille d’Augustin Bardoux décédé en 1913 et de Marie Victoire Douchez décédée en 1946. Deux fils naîtront de leur union : Marcel Léon Augustin le 21 décembre 1912 et Jacques Fernand Georges le 28 décembre 1914, tous deux nés à Bapaume.

fernand marcel
Fernand et son fils Marcel (photographie sur plaque de verre, collection de Georges Hippolyte)
fernand marcel et louis
Fernand, son fils Marcel devant lui et son neveu Louis (photographie sur plaque de verre, collection de Georges Hippolyte)

Fernand écrit à Marie-Thérèse le 18 janvier 1916 : « Tu me demandes des détails sur ce que je deviens. Papa te contera les principales péripéties de ma vie depuis que j’ai quitté Bapaume le dimanche 27 septembre 1914. Fuite sur Arras, évacuation par Saint-Pol, Doullens, Amiens, tentative de retour sur Albert, séjour de six semaines à Amiens, puis au Mans où j’ai passé le conseil de révision. Incorporation le 19 février au 33e infanterie à Cognac où je suis resté jusqu’au 19 juin. Parti en renfort pour le 327e, je suis versé de suite dans un bataillon de marche du 115e. Séjour dans le Pas-de-Calais et la Somme à 25 kilomètres des miens. Puis tranchées du côté de Lihons, Rosières. Départ pour la Champagne et tranchées lors de la grande attaque. Puis, transporté dans la région de Verdun, je suis versé au 273e qui n’avait plus que 420 hommes pour tout le régiment. Fin novembre, j’entre à la compagnie de mitrailleuses où je suis toujours tireur. Tranchées aux Éparges. Permission à Amiens, retour aux tranchées. Pour l’instant, nous sommes dans un repos relatif, en position d’alerte, nous attendons l’ordre de retourner aux tranchées, ce qui n’a rien d’agréable, je t’assure. Nous risquons notre vie à chaque seconde, mais à force on s’habitue et on s’endurcit. Jusqu’à présent, j’ai eu la veine de m’en tirer. »

La vie de Fernand s’est arrêtée à Bois-Étoilé le 20 juillet 1916, à 7 heures du matin. Il est le troisième enfant que perdent Léon et Marie. Ils auront la douleur de vivre un quatrième deuil en mai 1924 avec le décès de leur fille, Marthe Maria.

dernière lettre georges à fernand
Le destinataire n’a pu être atteint

« Est inscrit au tableau spécial de la médaille militaire à titre posthume, HIPPOLYTE Fernand, caporal, exemple de courage et d’entrain, a été mortellement frappé en entraînant ses hommes à l’assaut le 20-07-1916. » Fernand a eu sa nomination de sous-officier la veille de sa mort, “il a arrosée ses galons de son sang”, écrira Léon.

Sa tombe a été difficile à trouver, les informations données à Léon par le ministère de la Guerre étaient à la fois précises et confuses : « Mort au champ d’honneur, à Soyécourt (Somme), il fut inhumé dans une tombe individuelle, à 2 mètres à l’ouest d’une voie ferrée de 0,60 partant de Soyécourt, remontant direction nord-est, et à 20 mètres au sud du chemin partant au sud du parc du château de Foucaucourt, se dirigeant au bois Kenner. » Il avait été signalé comme enterré sur la route Herleville-Soyécourt avec quatorze soldats : 2 du 273e (n° 34 et pas de n°) ; 10 du 262e (n° 27 à 33, n° 71, 75 et 76) ; 3 du 236e (n° 24, 25 et 26). Les numéros ne se suivaient pas, tout au moins sur la liste. N° 34, Hippolyte Fernand, caporal mitrailleur, 273e, était entre 75 et 76. Chacun de leur côté Léon, Georges et leurs amis sont partis à sa recherche quand le danger était moindre dans cette zone.

Dans une lettre à son épouse Georgette, non datée, mais probablement de la fin novembre 1916, Gustave Hippolyte, son cousin, rend compte de l’avancement de ses recherches : « Ce matin, avant de rentrer, je suis allé avec monsieur l’aumônier pour rechercher la tombe de Fernand. Nous avons traversé le village de S. et parcouru la plaine en avant de ce pays, nous avons regardé dans les anciennes lignes françaises d’après les indications de Georges, mais après deux heures de recherches nous n’avons rien trouvé. Du reste, je n’ai rencontré qu’une tombe d’un soldat du 273e qui se trouve isolée dans ces parages. J’en ai encore vu une dans un cimetière où il y a pas mal de tombes, mais pas celle de Fernand. Les deux tombes à côté de celle du soldat du 273e n’ont plus de croix comme encore d’autres de ce cimetière. Elles ont été abîmées par les obus. Maintenant, dans tous ces réseaux de fils de fer on ne peut voir partout. »

tombe fernand dans nature
La tombe de Fernand trouvée par Léon en juillet 1917
vermandovillers cimetière militaire
Le corps de Fernand fut transféré provisoirement dans le cimetière militaire de Vermandovillers (photo de Georges Hippolyte datée de janvier 1922)
esquisse cimetière
Dessin réalisé par un Hippolyte, Marcel ?

Puis est venu le temps des hommages. Lettre de Gaston Stenne, maire de Bapaume à Georges Hippolyte le 20 novembre 1922 : « Je m’empresse de répondre à votre lettre. Au début de la rentrée à Bapaume des corps des enfants de la ville morts pour la Patrie, j’avais offert aux parents de faire un ossuaire commun mais beaucoup de mes concitoyens me répondirent qu’ils préféraient conserver dans la tombe familiale la dépouille mortelle de leurs glorieux morts. Dans ces conditions, il a été fait ce qui suit pour rappeler nos vaillants compatriotes : à l’église, monsieur le Curé-doyen a fait placer un tableau avec les noms des victimes civiles à la suite des combattants. La même chose a été faite par mes soins à la mairie. La maison Bouchez, marbrier à Arras, procède en ce moment à la mise en état d’une immense plaque de marbre aux armes de la ville avec noms des enfants de Bapaume, plaque qui sera inaugurée sous peu au cimetière et placée dans cette nécropole près de l’ossuaire de 1870-1871. Enfin, une souscription est maintenant ouverte par le conseil municipal et la section des combattants. La ville votera ensuite le complément car nous désirons édifier au centre de notre cité martyre un monument à nos poilus qui sera imposant. Un concours sera ouvert entre artistes. Nous espérons arriver à placer le monument avant la fin de 1923. Alors nous aurons fini d’accomplir notre devoir de reconnaissance pour nos chers morts et il ne nous restera plus que d’aller chaque année sur leur tombe pour nous recueillir.
À votre service, pour autres renseignements.
Veuillez agréer Monsieur, mes bien parfaites civilités.
Gaston Stenne
(Lettre sur papier à en-tête Meunerie à cylindres Gaston Stenne Moulins de Bapaume)

bapaume plaque avec noms
Plaque de marbre avec le nom des enfants de Bapaume
bapaume monument morts
Monument érigé à la mémoire des enfants de Bapaume
germaine et enfants
Germaine a poursuivi sa route sans Fernand (photographie albums de Georges Hippolyte)

Elle a souhaité qu’il revienne dans le cimetière familial de Bapaume. Elle écrit à Léon et Marie le 2 mars 1921 : « Je pense voir Fernand rentrer à Bapaume bientôt car deux familles des environs m’ont offert séparément de faire rentrer Fernand en même temps qu’un de leurs membres tombé dans la Somme. On cherche une quatrième personne pour organiser deux transports. L’entrepreneur de transports que j’ai vu doit me donner réponse bientôt à ce sujet. L’autre ne pourra séjourner à Bapaume et le corps de Fernand sera déposé directement au cimetière en passant. A. Lagnier et L. Cottel ont été ainsi inhumés dans notre cimetière sans que personne n’en sache rien. Comme il avait été convenu lors de mon passage à Amiens l’année dernière à pareille époque, j’ai fait préparer un petit caveau pour Fernand à l’endroit où ont été enterrés ses petits frère et sœur. Dès qu’il sera rentré à Bapaume, j’en aviserai toute la famille afin que ceux qui désireront venir sur sa tombe puissent le faire quand ils voudront. »

Germaine a exploité le magasin de confection dans un baraquement provisoire jusqu’en décembre 1922 sous le nom de Veuve Hippolyte-Bardoux. Léon en assurait l’ouverture pendant qu’elle allait chercher la marchandise à Paris. Puis elle s’est installée à Roubaix, aidée par son cousin germain Simon (?) Douchez pour trouver du travail, ce qui semble s’être concrétisé dans une maison de laines de Tourcoing grâce à ses bonnes connaissances en anglais. En 1924, elle travaille à Mayence tout en demeurant à Roubaix où elle s’y trouve encore en 1939. En juillet 1948, nous la suivons à Frépillon dans le Val-d’Oise.

La vie a repris son cours pour elle. Sa famille Douchez l’a soutenue dans les difficultés. Elle s’est appuyée sur Georges pour gérer ses affaires et prendre des risques financiers. Il lui a prêté de l’argent qu’elle a scrupuleusement remboursé au centime près, avec mille remerciements. Georges et Marie-Thérèse ont été très présents auprès de ses enfants qu’ils ont souvent accueillis durant les vacances scolaires.

marcel et jacques ados
Août 1927, Marcel et Jacques à Berck, Louis à droite (photographie sur plaque de verre, collection de Georges Hippolyte)
marcel jacques georges et mt
Août 1927, c’est Louis qui prend la photo

Marcel le rappelle à Marie-Thérèse sur une carte postale de Nice datée du 29 décembre 1969 : « Ma chère Petite Tante, J’ai l’impression que dans ta Picardie il doit te manquer un peu de chaleur, aussi je t’envoie un rayon de soleil de Nice, mais surtout beaucoup de mon affection. Votre gentillesse a fortement marqué ma jeunesse et pour certaines choses votre souvenir se rappelle à moi. Nous avons beaucoup d’oiseaux avec de nombreuses naissances encombrantes, des tourterelles, une chatte. Avec toutes ces grippes, tiens bon le manche ! Jusqu’ici, nous sommes passés à travers. Bonne année, bonne santé et de grosses grosses bises à partager avec Louis et sa famille de ton neveu, Marcel. »

Marcel est devenu ingénieur chimiste, puis il a tenu une maison de régime à Nice. Avec son épouse Paule Delattre, ils ont eu cinq enfants. La descendance de Fernand est largement assurée. Paule est décédée 28 ans avant Marcel.

Georges et Marie-Thérèse ont été les parrain et marraine de Jacques. Jacques est mort en mai 1940, tué à l’ennemi. Il n’était pas marié. Tout un travail de recherche reste à faire sur lui, faute d’informations familiales.

Germaine écrit à Marie-Thérèse le 4 octobre 1939 : « Chez nous, hélas, ce fut la déchirante séparation le 27 août. Nos deux garçons ayant le fascicule 6 sont partis ce jour-là. Jacques s’est rendu à Sarrebourg. Je reçois régulièrement de ses nouvelles et sa dernière lettre est du 28. Il est évidemment là où on n’est pas très tranquille. Mais comme il observe une discrétion complète, je ne sais absolument pas où. Marcel vient de changer pour la troisième fois. Maintenant il est à Verdun. Sa femme est dans la Sarthe avec Madame Delattre. Elles habitent chez une amie et sont bien. Mais quel affreux déchirement ! J’ai dit à mes soldats de vous envoyer un petit mot. Je ne sais pas s’ils ont pu le faire. »

On connaît à Germaine deux propositions de mariage qui n’ont pas abouti : une en mars 1922 avec un Anglais et l’autre après 1948 avec un cousin Hippolyte, Gustave. Pourquoi ne pas faire un bout de chemin ensemble, ils se connaissent depuis si longtemps, ils s’apprécient, ils se sont entraidés dans les difficultés. Germaine refuse, elle a retrouvé un équilibre, a organisé sa vie autour de son travail, de ses enfants et petits-enfants et cela lui suffit. « Cher Gustave, Non, je n’oublie pas la famille malgré mon silence ! Mais depuis quelques années, alors que je pensais toujours me redresser et réorganiser ma vie après la longue tourmente qui nous a tant secoués, il semble qu’un génie malfaisant me poursuit pour m’empêcher de reprendre bon pied. Et je vous assure que souvent je me félicite de n’avoir pas accepté votre offre généreuse de partager votre vie. Mon pauvre Gustave, vous qui êtes si tranquille à Amiens ! Vous auriez souffert de nos bouleversements. » Gustave est le fils de Charles Hippolyte (un frère de Léon) qui a été brigadier aux recettes de la Banque de France. Gustave porte le prénom de son oncle pâtissier. Il a épousé Georgette Cagé dont il est veuf depuis 1948. Ils n’ont pas eu d’enfant. Il a partagé avec son cousin Georges pendant quelques mois la même région durant la Grande Guerre et il a participé aux recherches de la tombe de Fernand. Il était sergent dans le groupe de brancardiers divisionnaires de la troisième division d’infanterie. Ils ont connu les mêmes souffrances, les mêmes espoirs, les mêmes solidarités. Gustave est un original dans la famille Hippolyte, apprécié de tous pour sa belle humeur communicative et son savoir. Il est décédé la même année que Germaine, en 1966.

bapaume prisonniers anglais
Camp de prisonniers anglais dans la cour de l’école de Bapaume (carte postale, collection de Georges Hippolyte)

La ville anglaise de Sheffield apportera son concours à Bapaume pour le nettoyage et la reconstruction. Germaine a probablement entretenu des liens d’amitié avec les Anglais. D’ailleurs, des enfants de Marcel vivent en Angleterre : Annie, infirmière, a quitté Paris en 1996 pour l’Angleterre ; Jacques a épousé une Anglaise, ils ont une propriété à Londres ; Pierre-Bernard a travaillé à la Westminster Bank, place Vendôme.

calais en 1901
Petit clin d’œil à Calais, la famille en 1901 (photographie albums de Georges Hippolyte)

Bonne année !

Noël 1916, extrait de la lettre de Georges Hippolyte à Marie-Thérèse :

Noël. Merveilleuse fête qui est pour moi déprimante.

Je viens de recevoir tes lettres des 21 et 22 et celle de Loulou. Je vous en remercie, mais je suis navré de voir combien vous êtes tristes tous les deux de notre séparation récente. Je conçois fort bien que tu ne puisses être gaie, mais il te faut réagir contre ces mauvaises tendances qui te font mal et, au contraire, te montrer énergique. Je suis allé à la messe de minuit, j’étais heureux de communier à toutes nos intentions et triste à la fois, Noël est une fête que j’aime tant. La passer seul ! Les chants m’ont impressionné, mon Dieu, comme j’ai regretté que tous deux n’étiez pas là ! Loulou m’a beaucoup manqué. Parti à 10 heures 45, j’étais de retour à 1 heure ½ du matin. Le temps de faire du café, de se coucher, il était près de 3 heures quand je me suis endormi. Ce soir, nous améliorerons notre ordinaire et nous finirons par d’interminables jeux de jacquet.

 

Bonne année 1917

Ce 28 décembre 1916

Ma chère Marie-Thérèse, il va être temps de songer à nos propres vœux de nouvel an. En récapitulant 1916, on relève ceci : ton retour en France non occupée, sujet d’une immense joie ; mon affectation au T.R : nos rencontres plutôt nombreuses (quatre permissions et celles imprévues) ; puis au deuxième semestre, la catastrophe de Fernand, les inquiétudes pour Germaine et ses enfants et nos parents restés de l’autre côté de la ligne dont nous avons eu de bonnes nouvelles. Et en conclusion, ceci : pour toi, ma chère Marie-Thérèse, et pour Loulou, bonne santé, pas d’énervement, de la patience et du courage, que 1917 soit en entier ce que 1916 a été à son début, qu’il accentue même et complète notre bonheur avec l’apparition de la paix et de nos parents restitués. Que Loulou fasse des progrès en classe, il est franchement en retard.

Au revoir, ma chère Marie-Thérèse, je t’embrasse affectueusement ainsi que Loulou. Ton mari dévoué.

Un pan de notre histoire

Christiane Marchocki est présidente de l’APHRN, Association Préhistorique et Historique de la Région Nazairienne, dont le but est de faire connaître l’histoire locale et les lieux exceptionnels. Quand elle fait une découverte, elle prend sa plume. Christiane Marchocki aime écrire, elle aime transmettre. Elle a lu Ma chère Marie-Thérèse, elle en rend compte dans le n° 93 de la revue Histoire et Patrimoine.

Histoire et Patrimoine
Site Internet d’Histoire et Patrimoine : https://aphrn.fr/fr

« Ceux qui ont pour ascendant le même ancêtre sont tous différents les uns des autres, physiquement et moralement. Leurs réactions devant le même fait sont bien souvent incomparables.

Ainsi, les descendants de Georges Hippolyte, combattant de la guerre 1914-1918, ont-ils réagi différemment en découvrant son courrier. Son fils, trouvant ses lettres écrites sur le front au fond d’une tranchée, sous le feu de l’ennemi, les a déchirées. Son petit-fils remarquant par hasard des papiers regroupés dans un carton, prêts à être confiés aux éboueurs de la ville, les a recueillis. Son épouse, Sylvie Hippolyte, et lui-même ont réalisé un véritable puzzle et l’ont édité.

Ma chère Marie-Thérèse est la publication du courrier échangé entre Georges et sa famille. Son frère, Fernand, lui aussi combattant, sera tué dans les tranchées en première ligne lors de l’offensive de la Somme. On peut lire aussi son journal du front donnant des précisions sur les déplacements des troupes, les munitions, les tirs, les approvisionnements, documents précieux pour les historiens. Il est remarquable de lire, entre autres : « J’ai atteint le chiffre de 50818 obus soit 5600 coups par pièce pendant la période considérée, du 9 mai jusqu’au 18 juillet. », « 14 juillet, 1790 coups dont 1000 obus à gaz. »

Non seulement ces textes précisent l’enfer vécu, devenu un continuel massacre, insoutenable, dispersant des corps mutilés, écrasés, enfouis, non identifiables, aspect morbide sans complaisance, mais aussi la vie, l’angoisse, les actions des civils dont la pensée ne les quitte pas. Le souci des soldats pour leur famille isolée, la hantise de la famille redoutant continuellement la nouvelle funeste.

C’est toute une époque, un pan de notre histoire que nous pouvons appréhender grâce à Sylvie Hippolyte.

Nous avons beau en avoir entendu parler, lire la réalité, lire sous la plume de celui qui est en train de vivre l’indescriptible nous rapproche de nos grands-parents, arrière-grands-parents pour les plus jeunes.

Exemple page 40, le récit d’un comportement inspiré par la guerre ; page 49, la description d’une opération, la technique et ses conséquences.

Les hivers furent rudes ces années-là, il n’est question que de pluie, neige, boue gelée. Ce sont aussi les familles dispersées, les difficultés pour correspondre, les aides mutuelles, les civils fuyant la zone occupée, les restrictions et rationnements, les réquisitions. Leurs enfants retrouveront ce vécu pendant la Seconde Guerre mondiale.

Lire ce recueil fait surgir une idée précise de ce qu’est la guerre en général. L’une n’est pas plus douce que l’autre. Il suffit de se documenter pour parvenir à cette conclusion. » Christiane Marchocki

La vérité en toutes circonstances

Georges Hippolyte a conservé quelques pages de journaux. Mais nous ne savons pas sur quels articles portait son intérêt.

En voici un intitulé La vérité, extrait du quotidien Le Radical du samedi 22 août 1914. Georges et son père Léon savent que le Gouvernement et la presse minimisent le nombre de victimes et dissimulent des défaites françaises, ils ne sont pas dupes…

0464 Le Radical 1

« Plusieurs de nos confrères demandent au ministère de la Guerre d’apporter la plus grande attention à ses “communiqués” et surtout de ne point en exagérer l’optimisme en taisant ce qui est à notre désavantage. Avec sa vivacité coutumière, M. Clemenceau, dans L’Homme libre, réclame une entière sincérité.

La sobriété des communiqués a été telle jusqu’ici qu’on ne peut guère leur reprocher qu’une excessive concision. Cette concision, qui eut du moins le mérite de ne pas exagérer nos victoires, semble avoir été certains jours retenue d’autant plus aisément qu’on ne soufflait mot de quelques insuccès. On a eu tort ; par exemple, rien n’est plus fâcheux que de nous apprendre la “reprise” de positions dont on nous avait laissé ignorer la perte. C’est par de tels procédés qu’on énerverait une opinion publique admirable de fermeté et de sang-froid. Il faut le dire bien haut, avant que le ministère de la Guerre se soit fait de ces réticences une méthode.

Les étrangers qui ont été à même de comparer l’exactitude des informations officielles françaises et allemandes ont rendu hommage à la véracité de notre Gouvernement ; nombre de journaux étrangers se sont aperçu très vite que la “version” française enregistrait purement et simplement des faits exacts, et que le style ampoulé de la version allemande dissimulait mal le mensonge et le bluff.

C’est très bien, mais il faut maintenant donner à la France et au monde une certitude nouvelle. Les communiqués n’annoncent rien qui ne soit vrai ; ils doivent nous apporter la vérité tout entière. Il le faut pour notre dignité, pour notre sécurité.

La force de la France est faite de l’intime union de la nation et de l’armée. Cette union doit demeurer parfaite : nous devons être associés à toutes les joies, à tous les enthousiasmes, à toutes les fièvres de colère et d’exaltation qui font diverse et magnifiquement belle la vie de nos soldats ; nous cesserions dangereusement d’être en communion d’esprit avec eux si nous n’étions point tenus au courant de leurs souffrances et de leurs épreuves.

Craint-on d’affoler la nation ? C’est lui faire injure que de la croire aussi ignorante des nécessités de la guerre et aussi peu maîtresse de ses nerfs. Elle a fait ses preuves en assistant sans broncher aux premiers effets de la provocation allemande, en faisant face si résolument, si joyeusement au péril ; sa résolution fut prise dès le premier jour ; elle est prête à la lutte : elle accepte d’avance toutes les péripéties du combat ; elle sait qu’elle vaincra, mais que toute victoire s’achète chèrement.

Quiconque a vécu parmi nous ces dernières semaines n’a pu qu’être frappé de l’attitude du public ; certes, son éducation est faite, et l’on peut compter sur son indomptable courage ; nulle trace d’affolement ou de faiblesse ; avouons-le, si çà et là surgissent quelques symptômes d’impatience – je ne dis pas d’inquiétude – on peut toujours en chercher l’origine dans les milieux professionnellement altérés d’information rapide, incessante et sensationnelle, c’est-à-dire parmi nous, ô mes chers confrères de la presse parisienne. Hors des salles de rédaction, la France n’est point impatiente : elle est calme ; les mauvais jours, s’il en revient au cours d’une longue et vaste campagne, la trouveront inébranlable. Une telle fermeté ne peut se maintenir que si les pouvoirs publics font confiance à l’âme nationale.

Nous voulons la vérité, toute la vérité, parce qu’elle est la première et la plus puissante alliée d’un grand peuple au cœur magnanime, responsable de ses actes et conscient de ses destinées. »