Réquisitions, interdits et menaces

Dès le début de la Première Guerre mondiale, les régions du Nord et de l’Est de la France tombent sous la domination allemande. Toute la famille de Georges Hippolyte vit dans ces zones investies par l’ennemi. Lourches dans le Nord est le lieu de vie de Georges et Marie-Thérèse. Lourches est occupé par les Allemands dès le début de la guerre. Dans le Pas-de-Calais, à Bapaume, se trouvent son frère Fernand et Georgette, les proches de celle-ci sont disséminés dans le département. Bapaume est envahi par l’ennemi dès le début de la guerre. Les Allemands considèrent la ville comme un endroit stratégique pour la bataille de la Somme. Dans l’Aisne, à Itancourt, vivent les parents de Marie-Thérèse. La ligne Hindenburg traverse le village. Dans la Somme, Léon, le père de Georges et ses sœurs demeurent à Amiens occupée dès le 30 août 1914 qui devient durant le conflit une ville de l’arrière. Elle sera régulièrement bombardée.

Les habitants de ces régions vivront donc sous la domination allemande et apporteront leur contribution forcée à la guerre. Ils subiront les réquisitions, les pillages dans les magasins, les interdits, des menaces et violences physiques et seront rapidement victimes de sous-alimentation, le ravitaillement étant médiocre. Les communications avec le reste de la France deviennent impossibles : interdiction de se déplacer, courriers interdits, absence de journaux, suppression des trains, réquisition des voitures et des chevaux, des bicyclettes, des téléphones, des radios, pigeons abattus. Seul un laissez-passer autorise les déplacements d’une commune proche à l’autre. Mais la correspondance avec les prisonniers de guerre est possible après décision de la censure, d’où un nombre incalculable de faux cousins pour glaner quelques nouvelles de la famille.

À Amiens, les réquisitions sont nombreuses. Elles sont assorties de fouilles systématiques des maisons. Dès le début du conflit, les habitants sont soumis à l’abandon de leurs biens. Plus rien ne leur appartient, ils ne sont plus chez eux. Il faut nourrir les troupes et les chevaux, les loger. Au fur et à mesure des besoins, les réquisitions portent sur tout ce que possède une famille dans sa maison pour assurer son quotidien. Elles font l’objet d’un ordre de réquisition accompagné d’une sanction en cas de non-respect.

Le 31 août 1914, le commandant des troupes allemandes à Amiens dresse la liste des réquisitions exigées pour le soir même : « 100 000 cigares ; 40 000 kilos de pain ; 40 000 kilos de viande de conserve ; 20 000 kilos de légumes de conserve ; 10 000 kilos de café grillé ; 5 000 kilos de biscuits et gâteaux secs ; 1 000 kilos de chocolat ; 1 000 kilos de sucre ; 1 000 kilos de sel ; 300 kilos de thé ; 400 litres de vin ; 50 kilos de levure ; 50 cuillers, fourchettes et couteaux ; 20 gobelets métal ; 30 000 kilos de fourrage ; 30 000 kilos d’avoine ; 100 chevaux sellés et harnachés ; 110 brides et selles ; 500 lampes électriques de poche ; 12 vestons de cuir ; 10 peaux de chamois ; 4 grandes poches pour cartes ; 2 montres réveils ; 12 repas à l’hôtel du Rhin ; 25 rouleaux de papier hygiénique. » (Extrait de l’ouvrage Amiens pendant la guerre 1914-1918 par J. Picavet).

Au cas où l’ensemble ne serait pas livré dans les temps, la ville devra verser une somme de 20 millions de francs et si le versement n’est pas fait dans les délais fixés, et la population incorrecte envers les troupes allemandes, douze otages pris parmi les conseillers municipaux dont le sénateur-maire en tête, Monsieur Alphonse Fiquet, seront fusillés et la ville bombardée. Il existe à Amiens la rue des Otages en rappel de l’événement historique. En réalité, les otages furent treize, Messieurs Lasselin et Thierry, présentés en dernier et solidaires l’un envers l’autre.

Les prétentions exorbitantes de l’adversaire ne furent pas satisfaites. Par exemple, sur les 40 000 kilos de pain exigés, seulement 6 600 kilos furent livrés en si peu de temps. Il en était de même pour la viande dont 12 000 kilos furent rassemblés. 180 000 francs furent exigés en compensation.

Cette provision n’a pas suffi dans la mesure où Amiens devait nourrir les troupes et les chevaux. Une liste de fournitures est établie pour chaque jour. Le départ précipité des troupes a mis fin à cette contrainte pratiquement irréalisable.

Les parents de Marie-Thérèse qui possédaient un jardin potager, des lapins et des poules, participaient à l’effort de guerre. En mars 1917, ils furent évacués et hospitalisés à Noyon, malades du manque de nourriture.

L’occupation allemande à Bellenglise

La commune de Bellenglise est située à une dizaine de kilomètres de Saint-Quentin qui est au cœur des combats avec la ligne Hindenburg. Comme la plupart des communes du canton du Câtelet, Bellenglise subit l’occupation allemande durant la Première Guerre mondiale de août 1914 à septembre 1918. Les troupes cantonnent dans le village.

En 1933, la Société académique de Saint-Quentin, dans un ouvrage intitulé L’invasion de 1914 dans le canton du Câtelet par des témoins rend compte à travers les témoignages des habitants de la façon dont s’est manifestée l’invasion allemande dans le canton. Cela dépasse l’entendement ! Il est écrit dans la préface de l’ouvrage : « L’histoire, qui se doit de tout dire, sert la paix quand elle déshonore devant l’opinion mondiale l’inhumanité guerrière. Faire honte aux chefs militaires de leurs abus de puissance, c’est un moyen d’en empêcher le retour. » En 1931 et 1933, un monsieur de Chauvenet est le président de cette Société.

Société Académique de Saint-Quentin : https://www.sastq.fr

Dès le début de l’occupation, les réquisitions de vivres sont imposées sous la menace pour nourrir les soldats installés sur le territoire. La famine sévit. Les habitants sont obligés de travailler sous les ordres de l’envahisseur. Au fil des jours, les réquisitions deviennent plus importantes : les véhicules, bicyclettes, fusils, or, moulins à café, sont saisis. Les outils qui peuvent servir à creuser les tranchées allemandes dans la Somme sont confisqués, les métaux dans les usines sont arrachés pour la fabrication des armes et l’intérieur des habitations visité pour piller tout ce qui peut servir : « Tout ce qui reluit, batteries de cuisine, tringles d’escalier, lustres, candélabres, jusqu’aux boutons de porte et aux clous de tapis, deviennent la proie de l’ennemi. » Extrait de L’invasion de 1914 dans le canton du Câtelet par des témoins. Les réquisitions concernent aussi l’agriculture. Les bêtes, les productions, le matériel agricole, sont saisis, la gestion change de main. La main-d’œuvre est également réquisitionnée : « Tous les jeunes gens de 18 à 20 ans, et même de 17 ans, furent menés de force au chef-lieu et formés en colonnes de travailleurs captifs pour être employés de tous côtés aux champs et aux routes, jusque dans la Somme et dans le Nord. » Extrait de L’invasion de 1914 dans le canton du Câtelet par des témoins. Les familles sont isolées, aucune nouvelle de l’extérieur ne leur parvient. Les laissez-passer sont payants et ne sont délivrés que pour des motifs graves. La population a l’obligation de saluer les officiers allemands et les « voitures de luxe ». Le non-respect de cette règle entraîne une punition pour le contrevenant et la commune.

De violents combats ont lieu à Bellenglise en août 1914 pour protéger la retraite anglaise. « Le 26 août [1914], à Bellenglise, sur la route, toujours la migration longue et désolée des populations du nord, sac au dos, traînant des brouettes et des bestiaux à la suite. En même temps, la retraite anglaise qui se prolonge dans la nuit. Parfois, courte pause des troupes qui demandent alors du ravitaillement pour eux et leurs chevaux. » Extrait de L’invasion de 1914 dans le canton du Câtelet par des témoins.

La famille de Georges Hippolyte a des attaches à Bellenglise à travers les ancêtres de Chauvenet. Le grand-père maternel de Marie-Thérèse, Louis Valentin Mahieux, médecin à Chevregny, épouse Aspasie de Chauvenet dont une partie de sa famille habite à Bellenglise.

« Le maire de Bellenglise, Monsieur Courtois, était avec le garde champêtre dans la rue, le 27 [août 1914] à 5 heures du soir, quand surgit une patrouille de dix fantassins allemands qui venaient perquisitionner dans la ferme Henninot à la recherche des traînards anglais. Monsieur Henninot était mobilisé. La ferme de trois cents hectares (Monsieur de Chauvenet, propriétaire), n’était plus gardée à cette heure que par les deux bergers. L’un, à la vue du casque à pointe et du feld-grau, ne voulant pas les servir, préféra quitter la place, les clés de l’habitation dans sa poche, en compagnie du garde. L’autre, Étienne Meurisse, tint ferme et se trouva brutalement forcé, ainsi que Monsieur Courtois pris pour le fermier, d’accompagner les Allemands dans la cour de la ferme. On s’avance ensemble vers l’habitation (le château) dont, faute de clé, les Allemands défoncent la porte à coup de masse et de hache, et qu’ils explorent pièce par pièce de fond en comble, sans trouver d’Anglais. » Extrait de L’invasion de 1914 dans le canton du Câtelet par des témoins.

La ferme dont parle la Société académique appartient à Émile de Chauvenet né le 17 décembre 1855 au château de Bellenglise dont il est propriétaire, décédé le 9 août 1921 à Lisieux, inhumé à Bellenglise. Après le décès de leur père, Adélaïde Émile en 1858, Émile et son frère Georges se partagent la gestion des trois cents hectares de leur domaine. Émile avait la direction et la partie technique, Georges, la surveillance, la comptabilité et les relations commerciales. À la mort de Georges en 1908, Émile de Chauvenet afferme ses terres et se retire à Lisieux.

Se sont succédé en tant que seigneurs de Bellenglise : Georges de Chauvenet, Louis, Louis Claude, Charles Joseph, Adrien et Adélaïde Émile, successeur de son père à la mairie de Bellenglise pendant trente ans.

Pour mener à bien l’utilisation de la ligne Hindenburg avec les travaux nécessaires, la population du canton du Câtelet est évacuée de force. Il n’y a plus de place pour elle. Bellenglise est évacué le 16 février 1917, les habitants sont emmenés en train jusqu’à Guiscard dans l’Oise, puis transportés à Fréniches logés comme ils peuvent dans les familles.

Trente-deux soldats français du 10e RIT de Saint-Quentin tués le 28 août 1914 reposent dans le cimetière de Bellenglise. Un monument a été élevé en hommage au 10e RIT. On peut y lire : « Hommage de la commune de Bellenglise, du Souvenir français et des anciens du 87e et 287e RI à ceux du 10e RIT morts pour la France lors de la bataille de Bellenglise le 28 août 1914. »

À travers les siècles, de nombreux de Chauvenet ont embrassé la carrière militaire et sont morts pour la France. Parmi eux, citons Antoine Gauthier de Chauvenet né en 1575, capitaine au régiment d’Hauterive, est mort pour la France au camp d’Hulst aux Pays-Bas. Son fils, Georges né en 1613, est devenu seigneur de Bellenglise après treize générations de du Hamel éteintes par carence d’héritier. Il est décédé en 1674 à la bataille de Seneffe en Belgique parmi 8000 de ses semblables.

Antoine de Chauvenet, né en 1646, et son frère René, les fils de Milan, capitaines d’infanterie au régiment du Languedoc, sont tués à l’ennemi en campagne sous Turenne.

Louis de Chauvenet, né en 1647, le fils de Georges seigneur de Bellenglise, est mort en 1713 des suites de ses blessures de guerre. Son fils Louis né en 1698, capitaine, est tué au combat en 1745 près de Gand en Belgique.

Louis de Chauvenet, fils d’Alexandre et Hélène Dartois, est décédé en 1742 à la tête des grenadiers.

François de Chauvenet, né en 1784, fils d’Adrien et Jacqueline de Montguyot, est mort en 1810 au siège de Ciudad-Rodrigo en Espagne. Son frère, Emmanuel Maximilien né en 1786, est mort de ses blessures à 21 ans à l’hôpital militaire de Jnowraslow en Pologne. Ils sont les frères d’Adélaïde Émile vu précédemment.

René de Chauvenet, né en 1876, capitaine au 2e régiment d’infanterie coloniale, est mort pour la France en 1914 à Saint-Vincent-Rossignol en Belgique et son frère Henri né en 1873, chef de bataillon au 415e régiment d’infanterie, est mort à Prunay aux Marquises dans la Marne en 1918. Ils sont les fils de Maurice qui a eu un parcours militaire hors norme, lieutenant colonel au 4e régiment de Rennes et Amélie Sieyès.

Émile de Chauvenet, fils de Gaston et Henriette Sieyès, né en 1882, lieutenant au 22e dragon, est mort pour la France en 1914 à Bastogne en Belgique.

Ludovic de Guillebon, époux d’Alice de Chauvenet a déposé aux archives de l’Isère ses mémoires durant la Première Guerre mondiale. Il a eu un parcours militaire riche. Ses cahiers manuscrits ont été numérisés, excepté le premier. Les passionnés de cette période peuvent les consulter par ce lien :
https://gcsoldat.isere.fr/gaia-gdc_internet/default.jsp?archive=GAIA_GDC&ac=gaia-gdc_internet&at=gaia-gdc_internet&bc=simplequery&view=view2&statement=COTE=14NUM59

Des squelettes d’arbres

Après la guerre, Georges Hippolyte emmène sa famille sur les lieux où se sont déroulés les événements sanglants. Le 23 avril 1919, il se rend dans la région où est tombé son frère, le caporal Fernand Hippolyte, le 20 juillet 1916, jour choisi pour l’attaque, à Bois-Étoilé entre Foucaucourt et Vermandovillers, sur le territoire de Soyécourt. Le 273e régiment avait deux bataillons d’attaque : le 6e dans lequel se trouvait Fernand, placé devant le Bois Étoilé et le 5e devant le Bois Trinck.
Georges immortalise les paysages qui l’entourent. Plus d’un siècle après, nous avons retrouvé ses clichés gardiens de la mémoire. Ils ont traversé, intacts, la Seconde Guerre mondiale pour arriver jusqu’à nous et témoigner du désastre.

23 avril 1919, Vermandovillers

De chaque côté qu’il se tourne, c’est la même désolation, une terre déserte, retournée, creusée ou bombée, des arbres nus, squelettiques, écimés, foudroyés…

Derrière eux, l’église de Vermandovillers

Ministère de la Guerre à Léon Hippolyte
« Monsieur,
L’enquête que j’avais ordonnée à la suite de la demande que vous avez formulée, relative à l’inhumation de votre fils, le caporal Hippolyte Fernand, du 273e régiment d’infanterie, me permet de vous faire part des renseignements qui m’ont été communiqués à ce sujet. Mort au champ d’honneur, à Soyécourt (Somme), il fut inhumé dans une tombe individuelle, à 2 mètres à l’ouest d’une voie ferrée de 0,60 partant de Soyécourt, remontant direction nord-est, et à 20 mètres au sud du chemin partant au sud du parc du château de Foucaucourt, se dirigeant au Bois Kenner.
Dans l’espoir que ces indications apporteront un adoucissement à votre peine, recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération.
Pour le ministre et par son ordre, pour le directeur général chargé de la direction du service général, l’intendant militaire, chef du 2e service, signé illisible.
 
» – Extrait des Mémoires et Lettres de guerre de Georges Hippolyte.

23 avril 1919, des tombes françaises entre Chaulnes et Vermandovillers

Le pain KK

Le pain est précieux, il a été longtemps l’aliment de base traditionnel. Il était nourrissant pour les travailleurs de force et complétait bien leurs repas. Autrefois, on ne le gaspillait pas. Le moindre morceau restant était stocké dans la serviette de table et mangé au repas suivant. Avec la pointe du couteau, on signait le pain d’une croix avant de l’entamer, on ne le posait jamais sur la croûte. La tradition perdure dans certaines familles.

Pendant la Première Guerre mondiale, le pain manque, il est rationné à cause de la pénurie. La farine se raréfiant aussi, il faut le confectionner avec d’autres matières.

Dans l’ouvrage de la Société Académique de Saint-Quentin que possédait Georges Hippolyte, titré L’Invasion de 1914 dans le canton du Câtelet par des témoins, il est écrit ceci page 73 : « Au début de 1915, le pain blanc disparaît. On en fait une dernière cuisson à Vendhuille le 12 mars 1915, à 35 centimes la livre. Au Câtelet, le 9 mars 1915, a commencé le rationnement par tête et par jour à 250 grammes d’un pain qui est gris et doublé de prix. La kommandantur fournit 120 grammes, la commune 130. Chaque habitant reçoit sa carte de pain, d’un pain d’ailleurs qui n’est plus du pain. Le journal de madame Pierrat porte fréquemment cette mention au jour le jour : pain mauvais, très mauvais. »

Copie d’une lettre de monsieur Thiéry, directeur des mines de Douchy, reçue du capitaine Descamps et adressée à Georges Hippolyte :
« 19-02-1915. Depuis le 18-01-1915, même situation, plutôt empirée. Pas de dégâts notables dans nos établissements, mais réquisitions de plus en plus lourdes. Nous sommes rationnés à 150 grammes de pain noir pour les adultes et par jour, 75 grammes pour les enfants. La circulation est devenue impossible. »
« 15-03-1915. Situation inchangée. Montant des réquisitions allemandes à ce jour : 281 869,90 francs, si les prix sont maintenus. Jusqu’ici, pas de détresse dans mon personnel. L’approvisionnement en pain noir est difficile et coûteux. Prix du pain : 0,65 franc le kilo. Il va encore hausser et s’élever probablement à 1 franc. »

Les difficultés d’approvisionnement en vivres ne permettent pas de compenser le manque de pain.

Les Allemands fabriquent un pain de guerre qu’ils distribuent à leurs soldats et aux prisonniers de guerre dans les camps allemands. Il n’a rien à voir avec notre pain français, c’est un pain économique, un pain de disette, un trompe-la-faim. Il est surnommé pain KK (Kriegs Kartoffelbrot). Il s’agit d’un pain à base de pomme de terre liée à la farine. Sa composition est mal connue. Des témoignages indiquent qu’il contient de la sciure de bois, des feuilles, de la paille, des graisses et du sang d’animaux, de la pomme de terre non pelée, et quand même de la farine de seigle et de froment ainsi que le son de ces produits. On le dit difficile à mastiquer, très indigeste et pour cause. Il est si mauvais que les Allemands demandent à leur médecin de leur fournir un certificat médical indiquant que, pour des raisons de santé, ils doivent consommer du pain blanc. Avant d’introduire de la pomme de terre, le pain ne portait que la lettre K, Kriegsbrot, traduit par pain de guerre.

6 avril 1915, notes de Jules Collier, Lourches :
« […] La vie est presque normale à Lourches, les vivres n’ont pas manqué jusqu’ici. Cependant, depuis deux mois le pain est rationné. Il se compose de farine de seigle, de pommes de terre et d’autres mélanges. Ce pain a la couleur du pain d’épices. Il est assez massif et indigeste. L’on fait tout de même certaines distributions de pain blanc fabriqué en cachette avec des farines en réserve. Tout le monde ne mange pas le pain KK, mais on a des craintes pour l’avenir si la situation devait se prolonger longtemps encore. »

Le pain KK. La consonance est malheureuse. Les cartes de propagande de l’époque et les caricatures tournent en dérision ce pain compact et noir, une façon de se moquer de l’ennemi lui reconnaissant une hygiène déplorable et un goût rustique, dignes de son pain caca, en comparaison du bon pain blanc des Français raffinés.

Carte de Charles Waget, prisonnier de guerre en Allemagne, à Marie-Thérèse :
« Gross-Poritsch, le 27 août 1916
Je vous remercie du colis de conserves, thés et tabac que vous m’avez envoyé, il m’a été d’une grande utilité pour compléter notre maigre ordinaire. À présent, nous n’avons plus le droit de recevoir de pain. »

Dans ce même ouvrage de la Société Académique de Saint-Quentin, il est écrit page 71 : « Une réquisition d’une cruauté particulière fut celle des moulins à café. En effet, ils étaient passés tout d’un coup au premier rang des ustensiles nécessaires. Ils ne servaient pas simplement à la mouture du café, ils permettaient de moudre les grains de blé qu’on pouvait par chance se procurer, glaner dans les champs malgré la défense, ou grappiller, la nuit, aux dizeaux de la moisson. Ils permettaient de se faire ainsi un supplément de pain, préférable au pain K, surtout quand l’habitant savait tamiser et raffiner la farine, dont il composait ainsi des ratons (crêpes). La kommandantur l’ayant appris, s’évertuait à priver de ce suprême moyen d’existence les habitants affamés. »

La Compagnie des Mines de Douchy

Le 7 janvier 1907, Georges Hippolyte épouse à Saint-André-Lez-Lille Marie-Thérèse Debeugny. Pourquoi se marient-ils dans cette commune du Nord alors que les parents de Georges habitent à Bapaume et ceux de Marie-Thérèse à Itancourt ? Avant son entrée à la Compagnie des Mines de Douchy, Georges travaillait depuis le 10 mars 1904 pour les établissements Kuhlmann dont le siège social se trouvait à La Madeleine-lès-Lille. Une usine a été ouverte à Loos-lès-Lille en 1825, à La Madeleine-lès-Lille en 1847, à Amiens et à Saint-André-Lez-Lille en 1852. Probablement qu’il travaillait dans l’usine de Saint-André-Lez-Lille, bien qu’aucun document en notre possession ne puisse l’affirmer. À cette époque, les établissements Kuhlmann s’appelaient “Manufacture des produits chimiques du Nord”. Afin de poursuivre l’activité malgré l’occupation du Nord pendant la Première Guerre mondiale, d’autres usines seront implantées hors de la zone de conflit.

Georges quitte les établissements Kuhlmann et entre à la Compagnie des Mines de Douchy le 1er juin 1908. Le couple s’installe à Lourches dans un logement mis à sa disposition par la Compagnie qui exploite le charbon dans les communes de Lourches, Douchy-les-Mines, Haulchin et Rœulx. Georges est attaché au service commercial de la Compagnie. En 1901, la Compagnie des Mines de Douchy met 17 maisons à la disposition de ses agents et 915 maisons à celle des ouvriers, groupées en une cinquantaine de corons.

95- Lourches janvier 1914
Lourches en janvier 1914
(photographie sur plaque de verre, collection de Georges Hippolyte)

À Lourches, il y a quatre mines : la mine Schneider, la mine Saint-Mathieu, la Naville et l’Éclaireur.

96- Lourches fosse Schneider
La fosse Schneider
(carte postale, collection de Georges Hippolyte)

La fosse Schneider ou Paul Schneider est ainsi nommée en l’honneur du président de l’époque qui avait pour premier vice-président Charles Derôme, pour second Charles Boca et Charles Maniez comme secrétaire. Elle reprend de l’activité en 1907, plus profondément, grâce aux nouvelles technologies. Elle devient la plus importante fosse de la Compagnie. Avant cette date, elle s’appelait fosse Sainte-Barbe et avait été abandonnée en 1886 par épuisement du gisement.

97- Chevalet
Un chevalet
(photographie, collection de Georges Hippolyte)

98- Fosse
Une fosse
(photographie, collection de Georges Hippolyte)

98- P W sa remonte du fond
P. W. à sa remonte du fond
(photographie, collection de Georges Hippolyte)

En novembre 1908, la Compagnie des Mines de Douchy se réorganise et Georges devient le chef du service commercial et des approvisionnements. Sa nomination fait l’objet d’une délibération le 13 octobre 1908.

99- Mines Douchy CA 13 octobre 1908

Art. 7 – Monsieur Brugneau, receveur de la Cie, devant cesser ses fonctions le 1er novembre 1908, le Conseil décide :

1 – Que l’ancien service de la recette sera, à partir du 1er novembre 1908, scindé en deux services distincts : Service commercial et des approvisionnements et Service de la comptabilité. Le premier de ces services aura à sa tête Monsieur Georges Hippolyte, ingénieur attaché au service commercial, qui est nommé chef du service commercial et des approvisionnements. Le second sera dirigé par Monsieur Albert Potel, actuellement contrôleur à la Cie, qui est nommé chef du service de la comptabilité.

2 – Qu’en cas d’empêchement de Monsieur le directeur gérant, la signature de celui-ci, sur les bordereaux d’effets à remettre à l’escompte ou à l’encaissement, l’endossement de tous effets, les billets à ordre, lettres de change, chèques et mandats, sera remplacée par les deux signatures du chef du service commercial et des approvisionnements et du chef du service de la comptabilité.

Par délibération du conseil d’administration en date du 25 février 1908, Monsieur Albert Potel a déjà la délégation de signature. À partir du 1er novembre 1908, Monsieur Georges Hippolyte signera en remplacement de Monsieur Brugneau.

Étaient présents : M. M. Boca, Maniez, Mathieu, Namur, Bultot, Jacques Schneider. Pour extrait conforme, l’ingénieur directeur gérant.

En conséquence, à partir du 1er novembre 1908, Monsieur Georges Hippolyte signera comme ci-dessous :

100- Mines Douchy signature GH

La Première Guerre mondiale vient bouleverser les pratiques professionnelles. Les mines de Douchy sont bombardées, pillées, les installations dévastées.

« Permettez-moi de vous informer de ce qui s’est produit du 25 août au 3 septembre. Le 25 dans la journée, on aurait cru le lundi de Pâques, jour de la braderie de Denain. Il y avait un monde fou dans la Grand’Rue. D’abord, ceux qui venaient du côté de Denain et qui fuyaient, et aussi tous les Lourchois qui sortaient de chez eux pour voir ce défilé. […] À la fosse Saint-Mathieu, le poste était sur le pavé et un moment, une auto n’arrêtant pas de suite, les fusils furent braqués. En deux secondes, la rue était vide ! […] Le soir du 25, à 9 heures, les postes partaient de leur propre initiative et ils ont bien fait. Celui de la fosse de Rœulx avait été oublié et a été prévenu à temps par Auguste Héraut, vers minuit. À 3 heures du matin, des uhlans étaient massés au pont de la gare de Lourches et l’un d’eux était descendu par un garde civil. On a fait disparaître le corps. À 7 heures, la danse s’amorçait, les vélos et les uhlans affluaient sans relâche jusqu’à midi. […] Par exemple, le 26 vers 9 heures du soir, l’infanterie débarque et le coron de l’église, rue de la Mairie et rue du Vieux Lourches, est rempli. On couche chez messieurs Clément, Quiquempoix, Parent, tous quoi. Ch. Cartigny couchait chez ses parents, alors naturellement, tout est enfoncé et saccagé après la découverte d’un révolver. Aussi bizarre que cela paraisse, j’ai dormi comme une souche et n’ai rien entendu, sauf de 10 heures à minuit, pendant que l’artillerie défilait rue de la Place Dominique… pour aller se ficher dans la houille ! Ce sont des demi-tours pour repartir par le Vieux Lourches. […] Doise, le garçon pharmacien a mal dormi, il a manqué d’être fusillé. Il s’était réfugié en face et a prétendu être le fils. La maison de monsieur Cousin a été détériorée. Les jours suivants ont été paisibles, les convois ne circulaient que sur la grand’route. Au bureau, on a fabriqué un abri pour les registres, copies de lettres et autres pièces, en murant le second four à chauffer, vous savez, dans le fond de la cave. […] Paniez, de ma classe, venu au cours au stand, a été tué, ainsi que Gustave Cady, fils du chef de carreau. Parti avec moi, il était au 87e et a été tué le 2 décembre. Et combien d’autres : les deux fils Belle, rue du Rivage ; Dupas, le fils du pareur ; Ravez, estaminet sur la place, etc. » 27 mars 1915, extrait de la lettre de Parfait à Georges.

« Nos postes sont en activité. On maintient nos travaux souterrains en état (entretien) avec les galibots et les ouvriers mobilisables qui n’ont pas pu se sauver et les vieux. Il est fait l’extraction nécessaire pour les besoins de nos installations et le chauffage du personnel qui ne doit user du combustible qu’avec la plus grande modération. Une partie de nos usines est maintenue en activité. Monsieur Thiéry, madame et ses enfants, sont restés là-bas. Il a été fait des échanges de combustibles contre des pommes de terre avec des cultivateurs de la région, que monsieur Thiéry a fait distribuer aux grandes familles de la Compagnie. » 6 avril 1915, extrait des notes de Jules Collier envoyées à Georges.

« Messieurs Théodore Mathieu, Adolphe Mouton, Clabecq, Jules Collier, sont à Paris. Émile Legrand et Tripet qui avaient été ajournés au conseil de révision ont été réexaminés et déclarés aptes, ils sont actuellement à La Souterraine (Creuse). Alfred Bertiaux a été blessé le 25 août par un éclat d’obus, il est guéri et fricote depuis deux mois à son dépôt. François Poirette a été blessé dans une charge à la baïonnette, il doit rejoindre le front sous peu. Albert Potel a été blessé. Gustave Cady, fils du chef de carreau de Schneider, a été tué. Il était élève à l’École des maîtres mineurs de Douai et vous l’avez certainement vu plusieurs fois aux séances de préparation militaire à Lourches. » 16 mars 1915, extrait de la lettre de A. Basquin à Georges.

Ces hommes ont composé à un moment donné le conseil d’administration de la Compagnie des Mines de Douchy, extrait d’un carnet de Georges Hippolyte avec leurs adresses : Charles Boca, président ; Paul Schneider, président honoraire ; Charles Maniez, vice-président ; Jules Mathieu, vice-président ; Paul Bultot, secrétaire ; Jacques Schneider, administrateur ; Henri Portier, administrateur ; Paul Coppin, commissaire des comptes ; Georges Haussy, commissaire des comptes ; Charles Boca fils, commissaire des comptes.

L’agenda buvard du Bon Marché

88- Saint Poilu
La saint Poilu, on l’a pas mise dans le calendrier… parce que c’est tous les jours

Dans la maison de Georges et Marie-Thérèse, nous avons trouvé l’agenda buvard du Bon Marché de l’année 1917. Marie-Thérèse ne manque pas une occasion de se rendre au Bon Marché lorsqu’elle va dans sa famille parisienne. Elle y cherche des articles à des prix raisonnables introuvables ailleurs ou de mauvaise qualité. Il se vend de tout au Bon Marché. Pour faire plaisir à Georges, elle parcourrait le monde.

« Ton papier est idéal. Tu as eu raison de profiter de ton passage au B.M. pour acheter les articles qui te manquaient », lui écrit Georges.

« Excusez si le papier à lettres est commun, je vais au meilleur marché », écrit Parfait.

Puis nous lisons ceci dans les lettres de Georges conservées par Marie-Thérèse : « Dans chacune de tes enveloppes, ajoute une feuille de papier et une enveloppe blanche. Je t’explique pourquoi : dans ma tanière, il fait très humide et les lettres ou cartes-lettres se collent d’elles-mêmes au bout d’un jour ou deux et deviennent inutilisables. Je ne puis astreindre un homme à me rapporter chaque jour, de 14 kilomètres, une feuille et une enveloppe. Aussi, je suis vite à sec. Comme le papier à lettres coûte terriblement cher à Bruay d’où il provient, en procédant de cette façon, nous y aurons bénéfice et j’aurai de quoi te répondre. »

Et plus loin : « Les présents papier et enveloppe valent 2,45 francs la boîte de 40 de chaque sorte. Ce que le papier coûte cher ! »

En novembre 1916, la vie est devenue tellement insupportable à Amiens qu’elle se réfugie à Paris. Georges écrit dans ses Mémoire de guerre le 6 novembre 1916 : « Marie-Thérèse va se réfugier à Paris, la zone d’Amiens est trop dangereuse. Je reviens avec le camarade Sabattier par Corbie. La nuit est une des plus terrifiantes que j’aie jamais passées. Des avions ennemis ont lancé des bombes, cherchant les dépôts de munitions. L’un d’eux a incendié la gare de Cerisy (à 4,5 kilomètres à vol d’oiseau). L’incendie gagne et fait exploser des trains de munitions. Les lueurs sont énormes, les explosions fantastiques. L’on est secoué en terre. Les flammes des explosions s’élèvent à 150 mètres de hauteur. Jamais, je n’ai vu de spectacle aussi épouvantable, aussi horrifiant. Nous craignons pour les dépôts des environs, de Proyart et de Mérignolles. »

Elle profite aussi de son séjour à Paris pour rencontrer des employeurs susceptibles d’embaucher Georges, car elle se démène pour qu’il quitte le front. Georges dans ses courriers se montre impatient de connaître les résultats de ses démarches.

Marie-Thérèse n’a pas utilisé cet ouvrage d’un format 28 cm X 19 cm, de 250 pages, comme agenda, mais probablement comme un bon livre à lire.

89- Au Bon Marché

L’agenda buvard du Bon Marché de la Maison Aristide et Marguerite Boucicaut fourmille d’informations sur les différentes armes, les faits historiques qui nous ont rendus victorieux dans les siècles passés, les monuments parisiens à visiter, les spectacles, l’entraide, ponctuées d’illustrations humoristiques, d’anecdotes, de caricatures sur la Grande Guerre. Il commence par rendre hommage aux soldats de France. Au Bon Marché, 8 000 membres du personnel répondent à l’ordre de mobilisation. Le Bon Marché se sent très concerné.

La Maison Boucicaut réserve une partie de son budget aux œuvres sociales pour le personnel, qu’elle nomme des “institutions philanthropiques”. La caisse de prévoyance pour les employés, désignée sous le nom de Prévoyance Boucicaut, est alimentée par des sommes prélevées chaque année sur les bénéfices de la Maison ; la caisse de retraites pour les employés créée par Madame Boucicaut est, elle aussi, alimentée par les bénéfices et à deux reprises par sa fortune personnelle, mais en aucun cas par des prélèvements sur les salaires ; la caisse de secours et de retraites pour les ouvriers qui vient en aide à ceux qui sont dans le besoin ou sans travail à cause d’une infirmité est alimentée elle aussi comme les précédentes. Il existe également la Fondation Fillot, du nom d’un des fondateurs “Œuvre des Veuves, des Orphelins et des familles nombreuses des Employés et Ouvriers du Bon Marché”. L’épargne est encouragée au Bon Marché. Les employés et ouvriers peuvent lui confier leurs économies contre un intérêt de 5 % par an. Les employés privés de leur emploi pour répondre aux convocations de l’instruction militaire reçoivent une somme journalière de 2 francs plus 1 franc par enfant. Les naissances ne sont pas oubliées : 100 francs sont accordés aux employées et 60 francs aux ouvrières. Le Bon Marché s’occupe aussi de la culture de ses employés en leur proposant des cours d’anglais et d’espagnol, des cours de musique et d’escrime récompensés en fin d’année par des séjours à l’étranger et des cadeaux liés à l’art.

La Maison Boucicaut salue la mémoire de ceux qui sont tombés en accomplissant leur devoir et félicite les titulaires de la Légion d’honneur, de la médaille militaire et de la Croix de guerre, “la Constellation des braves”. Les noms de tous ces héros figurent dans deux tableaux dans les premières pages de l’agenda, mais ils sont si nombreux que leur nom reste illisible. Aussi, ces mêmes tableaux se trouvent dans le Salon de lecture du Bon Marché.

La vie continue malgré la guerre. Le magasin solde, expédie gratuitement les commandes, expose le blanc en février, diffuse de la publicité, poste son catalogue, distribue l’agenda à ses clientes, envoie des échantillons de tissus, offre des services, propose des idées de menus pour chaque mois, des recettes de cuisine…

90- Soldes

En ces temps de grande souffrance, l’humour et la caricature prennent la première place dans l’ouvrage, une façon d’alléger la triste réalité et de garder le moral.

91- Papier cher

92- Guerre en dentelles

93- Permissionnaires

94- Après la guerre

Les lithinés du docteur Gustin

Pendant qu’il défend son pays, Georges Hippolyte essaie de prendre soin de sa santé malmenée par la présence de poux, de rats et autres parasites qui pullulent dans les endroits humides, par la pluie, la boue, les détritus et le froid, le manque d’hygiène, l’eau plus ou moins souillée et la nourriture pauvre. Il est particulièrement touché par des problèmes de peau récalcitrants à divers soins, des plaies qui n’en finissent pas de cicatriser. Il souffre aussi d’un mauvais fonctionnement de l’estomac et de l’intestin.

Pour faire sécher ses éruptions cutanées et diminuer les démangeaisons, il étale dessus tous les matins du Lutsia, fabrication des laboratoires Lutsia, puis, par-dessus, la crème Simon qui s’étale mieux ainsi, dit-il. Et quand les boutons ne suppurent plus, il les lave chaque jour avec des compresses d’eau de Dalibour. Il badigeonne l’endroit où les croûtes sont tombées avec une solution de nitrate d’argent.

Il se purge à la bourdaine et au sulfate de sodium, mais ces traitements sont délicats dans la mesure où il ne cesse de se déplacer.

Il applique de l’acide picrique sur ses engelures aux pieds. « Il a le double mérite d’être scientifique et efficace. Il est préconisé par le docteur Charcot, spécialiste hautement compétent », écrit-il à Marie-Thérèse.

Pour se débarrasser de son eczéma et des pellicules, son coiffeur lui applique sur le cuir chevelu une pommade à l’oxyde de zinc et de l’huile de cade.

« J’ai des furoncles qui me gênent parce que je ne puis les soigner et qu’ils sont en mauvais endroits, l’un sous la cuisse droite, l’autre au coup de pied droit. Ils suppurent et collent après mon caleçon ou ma chaussette. Celui du coup de pied, mal placé, me gêne considérablement et me fait boitiller. Mon eczéma me tourmente. Demain, j’irai voir un toubib. » Il les traitera à l’eau boriquée et à une pommade à base d’oxyde de zinc.

Chaque fois que son service lui accorde du temps libre, il part à la recherche de nourritures glanées dans les champs ou cueillies dans les bois “pour varier le légume officiel qui n’a rien de savoureux”, ramasse des escargots. Ainsi, il propose à ses “hommes” des asperges coupées en petits morceaux accompagnées de cretons, des feuilles de rhubarbe cuites comme des épinards d’après une recette du Matin, relevées avec de l’oseille, des fraises des bois arrosées de vin gris ou rosé, des plats énormes de morilles, girolles, cèpes, pieds de mouton, trompettes de la mort, des pommes, poires, noix qui se perdent le long des routes, des confitures de quetsches.

Il ne boit plus de café le soir remplacé par du tilleul qui abonde dans la région où il se trouve.

Le quotidien Le Journal remplit quelques colonnes avec des conseils d’hygiène. Dans le numéro du 22 août 1914, l’information porte sur les Lithinés du docteur Gustin.

85- Le Journal
La page de ce quotidien a été conservée par Georges Hippolyte

« Pendant ces époques troublées et pendant les chaleurs, il est indispensable de prendre les plus grandes précautions pour éviter les épidémies. Il est utile surtout de surveiller tout spécialement l’emploi de l’eau de boisson.

Pour des raisons économiques ou autres, il est assez difficile actuellement de se procurer des eaux minérales, c’est d’ailleurs un article de luxe en ce moment où l’économie s’impose. Nous signalons à nos lecteurs que l’on peut obtenir avec les Lithinés du docteur Gustin, que l’on trouve dans toutes les bonnes pharmacies, une eau minérale économique, saine, légèrement gazeuse, qui se mélange facilement à toutes les boissons et principalement au vin auquel elle donne un goût exquis. Il suffit de faire dissoudre un paquet de Lithinés du docteur Gustin dans un litre d’eau. Cette eau ainsi minéralisée renferme toutes les propriétés des eaux minérales les plus réputées.

Nous recommandons cependant d’exiger la véritable marque des Lithinés, car des contrefaçons grossières sont quelquefois offertes au public sous prétexte que les Lithinés du docteur Gustin manquent au dépôt. Or, nous savons qu’il en existe un stock considérable, et si, en province, les expéditions ont cessé de se faire normalement depuis le 1er août, elles vont reprendre incessamment comme par le passé. »

Georges utilisait ce produit effervescent doté de vertus médicinales, des boîtes ont été retrouvées à son domicile dans lesquelles il stockait des plumes de stylo.

86- Lithinés docteur Gustin 1
Les petites boîtes bleues en métal

87- Lithinés docteur Gustin 2
Au dos, le mode de préparation de la boisson

L’eau du docteur Louis Gustin, fabriquée dans les laboratoires du docteur Gustin, 74, rue Championnet à Paris, contenant du bicarbonate de sodium et du lithium était conseillée pour ceux qui souffraient de rhumatismes. Elle traitait les maladies des reins, du foie, de l’estomac, de la vessie et de la peau. C’était écrit sur les petites boîtes bleues en métal. Elle était composée de 1,20 g de carbonate de lithium officinal, 40 g d’acide tartrique officinal, 66 g de carbonate acide de sodium, 0,60 g de sulfate de sodium officinal, 0,60 g de phosphate disodique et de 0,30 g de chlorure de sodium officinal.

Les victimes du bombardement du 10 novembre 1916 à Amiens

« Ma chère Marie-Thérèse,

Je réponds de suite à ta carte que j’ai reçue ce matin. Je m’empresse de te mettre au courant des événements qui se produisent à Amiens. Depuis ton départ, nous sommes bombardés. Dans la nuit de jeudi à vendredi, dans plusieurs quartiers à l’intérieur de la ville, six morts et une vingtaine de blessés. Dans la soirée de vendredi à samedi, de 8 heures à minuit, bombardement enragé dans tous les quartiers. Les journaux annoncent 9 morts et 24 blessés, mais mensonge grossier ou adroit, cette nuit-là, il y a eu plus de 20 morts et 50 blessés. Des bombes ont éclaté près de chez moi, rue Laurendeau, rue Millevoye, rue Jules Lardière, à côté de ma maison dont les carreaux ont volé en éclats, rue de la République, rue Jules Barni, rue de Beauvais, rue de Condé, le magasin de ferrailles situé à côté de celui au vin de Berly n’existe plus, quartier Saint-Acheul, du reste dans tous les quartiers. Le lieutenant qui couchait chez toi est mort électrocuté à la gare. Au 29 chaussée Périgord, c’était une consternation. Aussitôt rentrée à Amiens, file sur Mers, il n’y a plus de sécurité pour toi ici. » 12 novembre 1916, extrait de la lettre de Léon Hippolyte à Marie-Thérèse.

 

Amiens 22
Amiens, rue de Beauvais (carte postale, collection de Georges Hippolyte)

Quatorze victimes des aviateurs ennemis ont été listées par le journal Le Progrès de la Somme, 18, rue Alphonse Paillat, Amiens :

1- Madame veuve Lefebvre-Capel, 70 ans, sans profession, domiciliée rue de la République, 32 ;

2- Monsieur Victor Gomez, 15 ans, marchand de primeurs, rue Saint-Honoré, 22, sujet espagnol ;

3- Mademoiselle Simonne Barrois, 15 ans, couturière, rue de l’Abbé de l’Épée, 47 ;

4- Madame veuve Délouard-Moy, 26 ans, ménagère, rue Fernel, 45 ;

5- Madame veuve Bastien-Tempez, 25 ans, ouvrière d’usine, rue du Calvaire, à Renancourt ;

6- Monsieur Jules Polart, 49 ans, employé au chemin de fer ;

7- Monsieur Julien Desforche, 16 ans, garçon pâtissier ;

8- Monsieur Charles Verhulst, 23 ans, belge, mobilisé à l’atelier spécial de nos alliés ;

9- Le soldat Louis Ménagiet, 20 ans ;

10- Le soldat Jules Desfossez, 37 ans, infirmier ;

11- Le soldat Louis Poulet, infirmier ;

12- Le soldat Joseph Grangier, de la classe 1889 ;

13- Le lieutenant Viallat, du parc automobiles 256 ;

14- Le soldat Georges Rosch, 28 ans.

Le général Aubert Frère

Deux voisins, deux camarades, deux parcours au service de la France…

Aubert Frère est né le 21 août 1881 à Grévillers ; Georges Hippolyte est né le 18 février 1880 à Bapaume, à 4 km de Grévillers. Une de ses sœurs est décédée et inhumée à Grévillers en décembre 1877. Tous deux vont à l’école communale, puis poursuivent leur scolarité au collège catholique Saint-Jean-Baptiste de Bapaume et ensuite au collège Saint-Bertin de Saint-Omer qui les prépare au baccalauréat. Aubert Frère se présente au concours d’entrée à l’école militaire de Saint-Cyr ; Georges Hippolyte entre à l’École Centrale des Arts et Manufactures. Aubert Frère sort de Saint-Cyr en 1902 ; la même année, Georges Hippolyte quitte l’École Centrale. Tous deux ont le grade de sous-lieutenant. Ils garderont des contacts avec le collège Saint-Bertin par l’intermédiaire de l’association des anciens élèves. Aubert Frère est un camarade sur qui on peut compter, il est apprécié de tous.

Carte postale Saint-Bertin Saint-Omer
Collège Saint-Bertin de Saint-Omer
(carte postale, collection de Georges Hippolyte)

Maréchal Pétain autographe
Au dos de la carte postale, l’autographe du maréchal Pétain

Maréchal Pétain Saint-Bertin
Poème dédié au maréchal Pétain
(document conservé par Georges Hippolyte)

Aubert Frère, enthousiasmé par l’Afrique, entre au 2e régiment de tirailleurs algériens, il reste en Afrique jusqu’en 1912 ; Georges Hippolyte est affecté au 21e régiment d’artillerie, il ne quittera pas la France. Ici s’arrêtent les comparaisons entre les deux serviteurs de l’armée.

Le 10 septembre 1903, le colonel Lyautey arrive à Aïn Sefra en Algérie pour prendre le commandement du territoire. Très vite, il remarque le jeune lieutenant Frère à la conduite exemplaire, son esprit d’initiative, son sang-froid, sa vivacité… Il le met à la tête du commandement du groupe d’El Ardja au Maroc. Le lieutenant Frère eut à mener une action de guerre au cours de l’année 1908 contre la harka avec à sa tête Moulay Lhassen, de graves événements étant survenus entre la France et le Maroc qui se sont traduits par la prise sanglante de Bou-Denib. Dans cette action, par son efficacité, son courage et son entrain, son adaptation au pays, il a suscité l’admiration de ses chefs et le général Lyautey le proposa pour l’obtention de la Légion d’honneur malgré son jeune âge : « Huit ans de services, six campagnes. Services exceptionnels. A pris part à toutes les opérations depuis mars 1908 sur le front algéro-marocain, s’est constamment fait remarquer par son sang-froid et sa bravoure, en particulier aux combats des 13 et 14 mai à Bou-Denib. »

À partir de là, le lieutenant Frère compte beaucoup pour le général Lyautey : il le reçoit à sa table et l’invite dans son cercle d’amis officiers, il lui confiera des missions périlleuses où il dut endosser de lourdes responsabilités. Les dix années d’expérience du lieutenant Frère en Afrique le fit devenir un grand chef.

De retour en France en 1912, il sert son pays au 8e bataillon de chasseurs à Amiens. Il est détaché comme instructeur au peloton des élèves officiers de réserve des 1er et 2e corps d’armée. Mais il s’ennuie, un ennui qui le ronge, il se sent inutile. Il est nommé capitaine. Il ne reste pas dans cette fonction, il rejoint le 5e bataillon de chasseurs à Remiremont. Là, il se heurte avec son chef. Le général Lyautey le tire de l’impasse. Il entre au 1er régiment d’infanterie à Cambrai. Nous sommes en 1913.

Aubert Frère se marie en mai 1914, son épouse, Pauline Legrand, est originaire d’Arras. Ils n’auront pas d’enfant, Madame Frère a été victime d’un grave accident qui l’empêchera d’enfanter, en se sauvant d’Arras la nuit pour échapper aux Allemands.

Le 22 août 1914, le capitaine Frère est blessé au cou par une balle ennemie dans la province de Namur.

Début 1915, il est nommé au commandement d’un bataillon. Le 14 janvier 1915, il reçoit sa deuxième citation pour une belle action à Beauséjour dans le département de la Marne : « Chargé d’attaquer des positions ennemies au nord de Beauséjour, a communiqué à tous son ardeur et son entrain. Par son sang-froid et ses dispositions judicieuses, a pu, avec un minimum de pertes, occuper les lisières du bois au nord de Beauséjour et s’y maintenir. » Deux mois plus tard, sa ténacité et sa bravoure lui valent une troisième citation.

Lors de la prise de Maurepas dans la Somme en août 1916, le commandant en chef lui épingle la croix d’officier de la Légion d’honneur décernée quelques semaines plus tôt avec cette citation : « Officier supérieur d’une vaillance exceptionnelle. Au cours de récentes opérations, a brillamment entraîné son bataillon à l’assaut d’un réduit fortifié, puis a manœuvré d’une façon remarquable pour faire tomber les îlots où résistaient des groupes ennemis. Déjà cité quatre fois à l’ordre. »

En mars 1917, le commandant Frère est nommé au commandement du 6e bataillon de chasseurs à pied. Il est blessé à la cuisse par une balle de mitrailleuse lors de la bataille de la Malmaison dans l’Aisne en octobre 1917.

Il reçoit sa troisième blessure glorieuse dans le secteur de Beauvais en avril 1918 pendant le bombardement aérien de son campement, une blessure extrêmement grave à la tête qui le laissa longtemps sans connaissance. Sa volonté de vivre a été la plus forte. Il fut nommé Commandeur de la Légion d’honneur avec cette citation : « Officier supérieur d’élite, s’imposant à l’admiration de tous par sa vaillance et ses mérites exceptionnels. Chef de corps de haute valeur, a su inspirer à ses chasseurs l’ardeur et la foi patriotique qui l’animent. Se prodiguant sans compter depuis le début de la campagne, n’a cessé de se distinguer en toutes circonstances par son sang-froid, son initiative et son mépris du danger. A été grièvement blessé à son P. C. par un bombardement aérien. Deux blessures antérieures, sept citations. Officier de la Légion d’honneur pour faits de guerre. » Il est promu lieutenant-colonel.

Sept mois plus tard, il reprend son service, affecté à la IVe armée, celle du général Gouraud qui s’appropria la collaboration de cette noble intelligence. Et en mars 1919, s’estimant suffisamment remis de sa blessure, le lieutenant-colonel Frère, officier rompu à la conduite des hommes, ayant déjà à son actif une solide expérience de la guerre, il n’a que 37 ans, redemande un commandement sur le terrain. Le voici à la tête du 1er régiment d’infanterie, il demeurera cinq ans à Cambrai. Leur famille ayant été très éprouvée par la guerre, Monsieur et Madame Frère prirent en charge l’éducation de six neveux.

Général Frère article presse
Article de presse découpé par Georges Hippolyte, noté au dos « 1935 »

Le voici à nouveau sur le pied de guerre en septembre 1939 où il prend le commandement du 8e corps d’armée à Strasbourg. Il est nommé gouverneur militaire de Strasbourg en avril 1939 et prend le commandement de la 11e division. En août 1940, il est nommé gouverneur militaire de Lyon et commandant de la 14e division militaire. Puis il part à Royat à la tête du 2e groupe de divisions. Parallèlement, il poursuit la lutte en encourageant la résistance.

Sur le terrain, ses hommes appréciaient son calme, sa fermeté empreinte de douceur, son esprit de décision, sa foi en l’avenir, sa bonté, sa volonté de leur faciliter la vie. Tous ont aimé servir sous ses ordres, il leur laissait prendre des initiatives, tous le regrettaient lorsqu’il était obligé de partir. C’était un véritable déchirement pour chacun.

Le 1er septembre 1942, le général Frère est atteint par la limite d’âge pour le commandement, il est élevé à la dignité de Grand-croix de la Légion d’honneur. Il est le fondateur de l’Organisation de Résistance de l’Armée en décembre 1942, une organisation militaire clandestine formée d’officiers et de soldats pour résister à l’ennemi. Le général Giraud le nomme commandant en chef de la résistance en France.

Sa sécurité est menacée, il est en danger. La gestapo surveille ses allées et venues, ses amis le supplient de quitter son domicile de Royat, mais il refuse d’abandonner son poste, son devoir est de remplir sa mission et d’accompagner ceux qui la remplissent avec lui. Le général et Madame Frère sont arrêtés par la gestapo le 13 juin 1943. Le 4 mai 1944, le général Frère est débarqué au camp de Struthof. Les conditions de vie y sont tellement difficiles, éreintantes, qu’il meurt le 13 juin 1944. En juillet 1944, Madame Frère est emmenée au camp de Ravensbrück après être restée incarcérée au camp de Romainville. Elle en reviendra.

La vie si riche d’Aubert Frère ne peut se résumer à ces quelques lignes, mais il nous suffit de savoir qu’il était un meneur d’hommes exceptionnel, qu’il a servi la France sans faille durant les deux guerres mondiales, et qu’il est mort en héros. À nous de ne jamais l’oublier. La commune de Grévillers peut être fière d’avoir eu sur son sol un tel enfant.

L’affaire Desjardins-Desprès, mythe ou réalité…

La Friture

La région de Lourches subit l’occupation allemande dès le début de la guerre. Toute communication est devenue impossible avec le reste de la France. L’occupant impose sa loi, fait régner la terreur, tue au moindre mouvement de résistance, exerce des représailles terribles pour l’exemple. Chaque jour, la presse relate de nombreuses exactions commises. Le mercredi 16 septembre 1914, le quotidien Le Matin rapporte un fait qui illustre cette violence :

« La fin d’un monstre La mort d’un héros

La scène s’est passée à Lourches, un village minier des plaines du Nord, voisin des mines de Douchy. Les Prussiens occupaient le village. Dans un coron, des soudards allemands, ivres de genièvre, menaient grand tapage. Un lieutenant insultait la maîtresse du logis. Dans un coin sombre, gisait un sergent français blessé, le bassin fracturé par un éclat d’obus. Excédé par les propos orduriers que tenait l’officier, révolté par les insultes de cette brute dressée contre une femme sans défense, le sergent saisit son révolver, visa et abattit roide l’odieux reître.

À coups de crosse, à coups de pieds, le malheureux sergent fut traîné hors du coron et conduit dans un groupe composé de quinze mineurs qui, accusés par les Prussiens d’avoir tiré sur eux, allaient être fusillés. Deux par deux, les mineurs étaient conduits devant le peloton d’exécution commandé par un capitaine et aussitôt exécutés. Le sergent, tremblant de fièvre, vit passer un enfant, le jeune Émile Desprès, âgé de quatorze ans. Il le supplia de lui apporter un verre d’eau pour calmer sa soif. Le gamin s’empressa et rapporta l’eau. Mais le capitaine allemand l’aperçut et, cramoisi de fureur, se précipita sur l’infortuné garçon, l’assomma à coups de plat de sabre, le piétina à coups de botte. “Tu seras aussi fusillé ! hurla-t-il”. Et l’enfant fut jeté d’un poing impitoyable sur le sergent agonisant.

Le tour du gamin arriva. On lui banda les yeux et on le fit agenouiller devant les fusils. Mais le capitaine bourreau, un sourire cruel crispant sa face, n’ordonna pas le feu. Il dénoua le bandeau du petit, lui appliqua une taloche sur la joue et lui dit : “Tu peux avoir la vie sauve à une condition. Prends ce fusil. Couche en joue le sergent et tue-le ! Il te demandait à boire, tu vas lui envoyer du plomb”. Crânement, le gamin prend le fusil sans trembler, épaule l’arme, la dirige sur la poitrine du sergent. Mais, soudain, il fait volte-face sans abaisser son arme. Le coup part et, foudroyé, le capitaine barbare s’effondre, tué à bout portant.

L’héroïque enfant fut aussitôt lardé à coups de baïonnette et criblé de balles. L’histoire retiendra son nom : il s’appelait Émile Desprès. »

Le 25 août 1914 au lieudit Le Caufour à Douchy-les-Mines, dix prisonniers ont été fusillés. Une stèle porte leur nom : Lucien Bouchard (73 ans), Victor Dujardin (18 ans), Léon Havez (36 ans), Florimond Lancelin (42 ans), Henri Pierre Joseph Marlière (68 ans), Henri Mascaux (66 ans), Paul Meresse (17 ans), François Moreau (61 ans), Henri Naglin (36 ans), Anselme Tison (17 ans).

L’acte de bravoure du gamin fut mis en poème par Charles de Bussy, auteur dramatique, humoriste et dessinateur satyrique, sous le titre Le gosse sublime.

Un autre poète, Jules Mousseron, mineur de fond à la Compagnie des mines d’Anzin, écrira aussi un long poème intitulé Hommage au Tiot La Friture.

Le théâtre et le cinéma utiliseront ce fait divers dramatique et feront du jeune mineur Lourchois un héros de la Grande Guerre. Mais pas pour longtemps, puisqu’une enquête menée après la guerre par la sous-préfecture de Valenciennes à conclu qu’il s’agissait d’une invention. Une invention ? Ce n’est certainement pas l’avis de Parfait, un témoin de l’époque.

Le 27 mars 1915, Parfait donne à Georges Hippolyte sa version des faits. La voici :

« Pour l’affaire Desjardins, voilà ce que je sais : en passant à Neuville le 26 août ou le 27, les Boches attrapent un nommé Boite qui les narguait. Mon Desjardins (dit La Friture, il est connu sous ce nom-là !) suit les Boches et à deux reprises, en deux endroits différents, de l’église au cimetière, ils s’avancent avec une chope de bière pour Boite. Il est repoussé et la troisième fois, il est pincé. Ils sont conduits sur la grand’route et là, près de chez le beau-frère Louis Faucheux, je crois, il est ordonné à La Friture de tirer sur Boite s’il veut avoir la vie sauve. La Friture prit alors le fusil des mains de l’officier boche, il fit mine d’épauler Boite, et faisant demi-tour, tua l’officier. Aussitôt, il a été fusillé. Par contre, je ne sais si Boite y a été. Je suppose que les dix civils fusillés à Douchy l’ont été à la suite de cette affaire, la ferme Louis Lombard se situant sur Douchy. Vous savez que monsieur Mascaux a été compris dans ces dix civils. En septembre, au dépôt du 148, j’ai lu un article du Matin qui parlait d’un Émile Desprès qui avait fait un acte semblable. Je suis sûr qu’il s’agit de l’affaire dont je vous parle. Le nom a dû être changé à dessein pour éviter des représailles de la part des Boches sur sa famille. »

Dans cette même lettre, Parfait évoque Monsieur Bouchard, brasseur de Saint-Amand. Il s’agit probablement de celui qui a été fusillé.